Benjamin CONSTANT, Adolphe (1816)

Mon coup de cœur d’aujourd’hui est le roman de Benjamin CONSTANT publié en 1816 et qui s’intitule Adolphe.

Résumé

Benjamin Constant a choisi d’introduire puis de clore Adolphe de manière épistolaire.

Le personnage éponyme, un jeune homme de vingt-deux ans qui se dit taciturne et solitaire, se livre tout au long du roman à une profonde introspection.

Parce qu’il y a coïncidence entre le protagoniste principal du récit et le narrateur, il s’agit, selon la théorie de Genette, d’un narrateur homodiégétique, par opposition à un narrateur qui serait hors du récit et serait donc hétérodiégétique.

Adolphe s’ennuie. Un beau jour son existence se voit bouleversée par l’aventure d’un ami qui lui raconte s’être épris d’une jeune femme. Dès lors Adolphe décide de l’imiter, et jette son dévolu sur Elléonore, une femme de dix ans son aînée.

Une piste de réflexion : la description d’Adolphe par lui-même

Nous allons nous intéresser brièvement à la description – par lui-même – d’Adolphe, et plus précisément brosser son portrait.

Rappelons qu’en théorie, s’il relève de la description, « le portrait littéraire peut indiquer directement les aspects non visibles de la personne, par exemple donner ses caractéristiques psychologiques » (source consultable sur classes.bnf.fr/portrait/artportr/index.htm).

Par ailleurs, et plus précisément, le portrait « définit les personnages selon trois critères fondamentaux, abondamment croisés ». Il s’agit des critères physiques, psychologiques ou moraux (caractère mais aussi sentiments et pensées), et sociaux (appartenance à un milieu défini) (source consultable sur le site de la Bnf.). En dehors des critères physiques, que nous ignorons, nous trouvons dans Adolphe les caractéristiques fondamentales d’un portrait littéraire.

Essayons dès lors de brosser un portrait du personnage principal grâce aux éléments dont nous disposons. « Timide », « agité », il se dit « accoutumé à renfermer en [lui-même] tout ce qu’[il] éprouvai[t] ». Nous retrouvons plus loin le terme « timidité » et notons son inclination pour la « solitude » (p.52). La présence des autres est alors ressentie comme « une gêne et un obstacle » (p.49), d’où cet « ardent désir d’indépendance » (p.50). Il exprime ce besoin de solitude par ces mots : « Je ne me trouvais à mon aise que tout seul ».

Il convient de souligner qu’Adolphe se dépeint non seulement comme il se voit, mais aussi comme il pense que les autres le voient. Son portrait est un autoportrait constant, et il s’en défend, il se présente souvent sous un meilleur jour en justifiant son attitude. Il en va ainsi de son caractère solitaire et de son attitude suffisante en société. « Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m’apercevais point de l’impression que je produisais » : il oppose ainsi son caractère taciturne (« Je me réfugiais dans une taciturnité profonde ») à l’effet produit sur ses pairs : « On prenait cette taciturnité pour du dédain ». Enfin il justifie la réputation qu’on lui attribue bientôt, une « réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté », « une âme haineuse » (p.54) par son caractère réservé, qui, lorsqu’il s’éveille, l’entraine « au-delà de toute mesure » (p.53). Plus loin, il explique : « Il s’établit donc, dans le petit public qui m’environnait, une inquiétude vague sur mon caractère » ; « on disait que j’étais un homme immoral, un homme peu sûr » (p.55).

Nous pouvons dès lors définir Adolphe comme un personnage « épais », par opposition à un personnage « plat », deux types théorisés par E.M.Forster dans son ouvrage Aspects of the novel, 1927. L’introspection constante d’Adolphe fait en effet ressortir de nombreux et complexes traits de personnalité comme on a pu l’esquisser plus haut : excessif versus effacé par exemple.

Lorsqu’il s’éprend d’Ellénore et entreprend de la séduire, il reprend le même raisonnement : impatience, résignation, via l’accumulation de termes négatifs tels que « sombre, taciturne, inégal dans mon humeur » (p.57). Après l’avoir séduite, il se décrit comme orgueilleux, promenant sur les hommes « un regard dominateur ». Nous retrouvons là sa suffisance, sa vanité. Dans la relation amoureuse qu’il poursuit, il se montre à la fois ou tour à tour exigeant, inquiet, cruel, tourmenté… Il est alors considéré comme séducteur et ingrat (p.95).

Adolphe toutefois, nous l’avons vu, s’adonne à une introspection de chaque instant. Il essaie de se justifier, tout en le démentant. Il se juge, mais est-ce bien sincère ? Il évoque par exemple sa vanité (p.57), dont le but est le succès de son entreprise. Il pose comme un regard critique sur lui-même, lorsqu’il parle de « cette fatuité sans expérience qui se croit sûre du succès parce qu’elle n’a rien essayé » (p.64). Distrait, détaché, il paraît, enfin, velléitaire et lâche en amour.

Le dénouement est tel qu’une interrogation demeure : si Adolphe se dit amoureux, nous subodorons qu’en réalité, ce qu’il prend pour de l’amour n’est autre chose que l’expression de son trop grand amour-propre. Dès lors, comment le croire dans ses tentatives de justifications et autres explications oiseuses ?

Certes, il demeure à chacun d’y trouver sa propre interprétation, mais ne nous méprenons pas, des nuances sont toutefois à prendre en compte. Car Adolphe semble osciller constamment entre deux pôles, il est à la fois lâche mais lucide, âme aride mais passionnée : tourmenté, il est en proie à un conflit intrinsèque qui paraît dépourvu d’issue. Pris dans ses contradictions, il représente finalement une figure dissociée, propre au roman d’analyse psychologique.

Bonne lecture et à lundi !

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