Archives pour la catégorie Littérature étrangère

KIM Hoon, En Beauté (2004)

En beauté est un roman coréen bref qui s’ouvre sur la mort d’une femme : « – C’est fini. » Les premières phrases donnent le ton.

On suit alors le cheminement des pensées de l’époux, qui revit la maladie depuis deux ans, dans toute sa corporéité.

Par ailleurs, alors qu’il est en deuil, l’homme, qui est directeur commercial, doit faire face à l’urgence et la pression d’une campagne publicitaire de cosmétiques.

Les propos sont bruts, les termes relatifs à la maladie et à la mort sont très crus, voire cruels.

Un roman dur par ses descriptions presque cliniques, organiques.

Edition choisie : KIM Hoon, En Beauté, Editions Philippe Picquier, 2004 (édition de poche)

Henry JAMES, Le Tour d’écrou (1898)

Je viens de finir le Tour d’écrou d’Heny James, ce fut une lecture prenante, captivante !

L’histoire, qui est d’abord racontée au sein d’un cercle d’amis un soir de Noël – il y a donc mise en abyme -, se déroule dans un vieux château anglais isolé, Bly.

Une jeune institutrice est chargée de s’occuper de Flora, une charmante petite fille orpheline, bientôt rejointe par son frère Miles, non moins charmant, pourtant mystérieusement renvoyé de son collège.

Le récit est à la première personne, on entre ainsi dans les pensées de la narratrice, et, pour ma part, j’ai pris automatiquement parti pour elle.

Car si initialement tout se passe à merveille, les enfants se révèlent moins lisses et polis qu’ils y paraissent…

L’apparition de deux spectres aux yeux de la narratrice constitue l’élément perturbateur : l’institutrice fera le rapprochement, grâce aux propos de la gouvernante, Mrs. Grose, avec deux anciens domestiques, Peter Quint et Miss Jessel.

Dès lors, l’attitude des enfants s’avère ambiguë. Et la situation se dégrade…

Y a-t-il réellement des fantômes ? Qui les voit ? Que sait la gouvernante ? L’institutrice est-elle folle ? Vous savez ce qu’il vous reste à faire pour le savoir !

Bonne lecture !

Pour une analyse approfondie, notamment autour de la relation scopique :

LE RUN Jean-Louis, « Anges ou démons : jeux de regards dans Le tour d’écrou d’Henry James », Enfances & Psy, 2008/4 (n° 41), p. 106-122. DOI : 10.3917/ep.041.0106. URL : https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2008-4-page-106.htm

Derail-Imbert Agnès. Le Tour d’écrou ou l’illusion tragique. In: Revue Française d’Etudes Américaines, N°82, octobre 1999. La Tragédie : variations américaines. pp. 58-70.

DOI : https://doi.org/10.3406/rfea.1999.1786

www.persee.fr/doc/rfea_0397-7870_1999_num_82_1_1786

Edition : Henry JAMES, Le Tour d’écrou, OKNO éditions, 2020.

Wu XIAOLE, Les enfants des riches (2018)

Je viens de lire d’un trait Les enfants des riches (2018) de Wu Xiaole et j’ai adoré ce roman.

L’histoire se déroule de nos jours à Taïwan. Yunxian est mariée avec Dingguo ; ils ont un fils, Peichen, qui entre en primaire.

Yunxian demeure obsédée en permanence par l’appartement que son époux lui avait promis, dont il devait hériter et sur lequel ils ont dû tirer un trait après leur mariage. Si d’emblée, la jeune femme apparaît comme envieuse et cupide – elle rêve notamment d’une vie plus belle, plus aisée surtout que celle que mène sa sœur – elle est aussi obnubilée par ce qu’elle imagine être le rôle d’une mère parfaite.

Dans une société marquée par un système éducatif extrêmement compétitif, Yunxian se montre progressivement sur-préoccupée par l’éducation de son fils.

La jeune femme fait la connaissance du patron de Dingguo, Cai Wande (Ted), et de sa femme Jiaqi lors d’une fête d’anniversaire organisée par ces derniers. Yunxian s’y rend d’abord à contrecœur, dans l’espoir unique que Dingguo obtienne une promotion. Puis leurs deux fils se lient d’amitié.

Yunxian s’avère fascinée autant qu’intimidée par ce milieu qui lui semble incarner la perfection. Tout y est grand, beau, de bon goût.

« L’ascenseur s’ouvrit sur deux portes ; celle de gauche menait au somptueux appartement de la famille Cai. Une table basse carrée en bois de cerisier agrémentait l’entrée, le vase en porcelaine posé dessus figurant des carpes koi et des fleurs de lotus dans un étang. Le résultat était saisissant de vie et de magie. »

C’est lors de cette fête que l’histoire s’amorce réellement puisque à son terme Jiaqi fait une proposition incroyable à Yunxian : le patron de Dingguo prendra en charge les frais de scolarité de Peichen dans une école privée très cotée où leur fils Haoqian (Chris) sera également inscrit.

Comment refuser une proposition aussi alléchante lorsqu’on ne pourrait payer de tels frais de scolarité qu’au prix d’énormes sacrifices et lorsqu’on est persuadé.e que l’avenir de son enfant en dépend ?

Mais un tel arrangement ne peut être sans contrepartie : Yunxian va l’apprendre à ses dépens.

Bonne journée à vous !

Edition : Wu XIAOLE, Les Enfants des riches, Editions Payot & Rivages, 2022.

Kristopher JANSMA, New York Odyssée (2017)

Il y a quelques temps j’ai lu New York Odyssée de Kristopher Jansma : 600 pages où l’auteur tombe toujours juste. Point de misérabilisme, point de mièvrerie, les choses arrivent, tristes ou belles, comme dans une fresque mobile de personnages attachants. Un travelling dans New York. Et, comme le souligne Jacob, l’un des personnages, « Qui pourrait ne pas aimer cette ville ? » (p.33).

Irène, Sara et George, William, Jacob forment un groupe d’amis inséparables, de ceux que l’on rêve d’avoir à ses côtés. Ils vivent tous à New York, ils travaillent, font la fête…

Et puis Irène tombe malade, une maladie qui révèle en chacun de ses amis ses défauts, ses qualités ; ces personnages sont plus que des entités d’encre et de papier, ils sont très « vrais ».

J’ai littéralement adoré ce roman. J’avoue certes que j’ai eu du mal les 100 premières pages à rentrer dans l’histoire, mais j’ai persisté, et je ne le regrette pas. Ce roman m’a éblouie, fait réfléchir, fait rêver aussi. Magnifique.

Silvia AVALLONE, Une amitié (2022)

L’une est effacée, l’autre extravertie.

L’une s’entoure de livres, l’autre accumule les tenues voyantes.

On est en 2001, au tout début d’Internet, puis de l’avènement des réseaux sociaux.

Elisa a quatorze ans, elle est mal dans sa peau et fréquente assidûment la bibliothèque municipale. Béatrice, même âge, est quant à elle obsédée par son apparence, façonnée par sa mère.

Tout les oppose alors, et pourtant elles vont se lier d’une amitié aussi fusionnelle qu’ambivalente.

Les relations familiales, les premiers émois, les espoirs en l’avenir sont des thèmes abordés sans parcimonie dans Une amitié.

Dès lors, qui est cette « Rossetti » évoquée non sans émotion par la narratrice dix-huit ans plus tard ?

L’âge adulte est-il celui des révélations ?

Car aucune des deux jeunes femmes n’est innocente.

Si l’épaisseur d’une amitié est examinée avec minutie, une relation de domination s’esquisse dans ce roman. Mais laquelle des deux prend finalement le dessus ?

Gail HONEYMAN, Eleanor Oliphant va très bien (2017)

À la lecture d’Eleanor Oliphant va très bien*, je suis passée par nombre d’émotions : le ton désopilant de la narratrice, sa façon de s’exprimer dans un registre toujours soutenu et précis, sa bizzarerie concernant les codes de la communication font sourire et rendent le personnage à la fois drôle et étonnant. Mais il y a l’autre facette, celle du personnage qui souffre et qui, entamant une psychothérapie, se libère peu à peu du carcan qui l’asphyxie.

Eleanor, le personnage principal comme vous l’aurez compris, connaît une longue évolution vers les autres, se fait des amis, ressent des émotions et nous entraine à sa suite dans une histoire fondamentalement douloureuse, de celles qui nous font venir les larmes aux yeux.

Le titre veut tout dire – et en même temps peut-il tout dire ?

Mais à la fin, même si on sait qu’il lui reste encore du boulot, on espère (du moins je l’espère) que finalement, Eleanor Oliphant va mieux.

* HONEYMAN, Gail, Eleanor Oliphant va très bien, Fleuve éditions, 2017, 430 pages.

E.T.A. HOFFMANN, Maître Puce (1822)

Je vous propose aujourd’hui une rapide analyse d’un récit d’Hoffmann, Maître Puce.

Résumé

Publié en 1822, ce conte est divisé en sept aventures. Les thèmes sont annoncés au début de chaque aventure.

On est au début du XIXe siècle. Le personnage principal, Peregrinus Tyss, est un homme rêveur, timide, effrayé par les femmes. Une rencontre pourtant va bouleverser sa vie.

Mais au fait, qui est donc Maître Puce, personnage éponyme ? C’est le roi des puces, peuple minuscule qu’un spectacle met en scène habillé et paré de vêtements et accessoires à leur mesure. Caché sur l’épaule de Tyss, il lui permet un jour, via un miroir grossissant, de lire dans les pensées d’autrui…

Pistes de réflexion

Les thèmes sont nombreux, se mêlent et s’entremêlent, tant le tissu narratif est riche.

Nous suggérons :

  • le rapport réel versus imaginaire, rêve, fantasmagorie ;
  • l’humour, le désopilant ;
  • la figure du génie telle que celle définie par Philippe Boutibonnes, dans son essai « Bestioles, monstres et revenants » (voir bibliographie) : « les génies, tel Puce, intermédiaires entre le monde animal et celui du songe ou du fantasme ».

À cette typologie s’ajoute la figure du lecteur, une piste de réflexion que j’ai choisi de développer.

La figure du lecteur dans Maître Puce

Introduction

L’incipit, avant lequel figure le sous-titre de la première aventure (« où le lecteur apprend les évènements essentiels de la vie de M. Peregrinus Tyss », p.29) donne le ton : la figure du lecteur s’y esquisse déjà.

Distance et intrusion

D’emblée, la situation, sur laquelle s’ouvre le récit, est ambiguë. Car si le narrateur met en place une certaine distance par rapport au texte, comme si le texte ne dépendait pas totalement de lui, il impose en même temps une intrusion très forte (« Et l’auteur peut certifier (…) », p.95).

Le phénomène de distanciation repose sur l’attitude du narrateur face au texte. En même temps qu’il narre l’histoire, il introduit des éléments sur le texte lui-même : page 125-126 « (…) la parure propre de ce conte (…). » ; « Tous les documents authentiques et dignes de foi dans lesquels nous avons puisé cette curieuse histoire (…). » (p.190-191).

Le narrateur interroge des notions. Il met aussi en place une forme de jeu. Outre le lecteur, le narrateur évoque l’auteur et jusqu’à l’éditeur. Les notions s’entrecroisent alors. Ainsi, page 29, nous relevons les phrases suivantes :

« Il était une fois…  Mais quel auteur oserait encore attaquer ainsi son récit ! « Démodé… Ennuyeux ! … » s’écrierait aussi le sympathique, ou plutôt l’apathique lecteur, qui suivant le sage conseil de l’antique poète romain désire être plongé sans délai medias in res. Il aurait en effet l’impression… » ;

« Notre auteur, dis-je, étant donné que tout homme de lettres écrit avant tout pour être lu, s’en voudrait de priver le lecteur de la joie d’être effectivement son lecteur… » ; page 45 « Il est rare qu’un écrivain sache décrire avec bonheur au lecteur l’aspect de quelque belle personne intervenant dans son histoire (…) ; il trouve bien préférable de la lui livrer sans tout ce fatras de détails. » La figure de l’éditeur apparaît page 131 :

« Peut-être l’éditeur de ce conte étrange intitulé Maître Puce trouvera-t-il un jour l’occasion d’extraire et de diffuser certains passages de ce journal dignes de passer à la postérité ; mais les relater ici ne ferait que retarder notre récit et serait en conséquence malvenu aux yeux de notre ami lecteur. »

Le narrateur parsème le texte de commentaires, et ce, sans parcimonie. Il semble se soucier de la bonne compréhension du lecteur. Par exemple, page 31 :

« Avant d’aller plus loin, il apparaît indispensable de mettre le bienveillant lecteur en garde contre les graves erreurs d’interprétation qu’il pourrait commettre si l’auteur poursuivait ainsi son récit à tort et à travers en oubliant que, s’il sait pour sa part à quoi s’en tenir au sujet de cet étalage de cadeaux, le lecteur, quant à lui, aimerait bien apprendre ce qu’il ignore. »

Le narrateur apporte aussi des conseils au lecteur : « L’auteur prie son aimable lecteur, si d’aventure il n’est pas très versé en jargon juridique (et cette prière s’adresse tout particulièrement à ses charmantes lectrices), de se faire expliquer ce passage (…). » (p.6)

Où auteur, narrateur et lecteur se confondent

Il se met par ailleurs dans la peau du lecteur. À la fois narrateur et lecteur, il est celui qui manie les mots et les entités. Il s’interroge sur la connaissance des faits de la part du lecteur, mais le projette également dans le futur, montrant ainsi sa pleine conscience, sa maîtrise du conte. Par exemple, page 56, nous relevons cette phrase dont le verbe est au futur : « (…) Georges Pepusch, avec lequel le lecteur fera bientôt plus ample connaissance (…). »

En tant qu’auteur, il parle de lui-même : « Mais cette histoire étrange et fantastique entre toutes n’attirerait que peu de remerciements au modeste conteur que je suis si, observant la raideur du romancier qui se pavane au pas de parade à travers son sujet, il ne pouvait s’abstenir ici d’engendrer à satiété chez son lecteur cet ennui qui émane inévitablement de tout roman qui se respecte. »

Il revient sur le texte, prête des propos ou des pensées au lecteur. Ainsi page 186 : « Or, notre ami lecteur a depuis longtemps deviné (…). »

Si le narrateur semble se confondre avec l’auteur, si les frontières sont floues entre les notions, cela nous amène toutefois à la construction finement élaborée d’une figure du lecteur.

Élaboration d’une figure du lecteur

Dès lors, il convient de s’interroger : comment l’auteur procède-t-il précisément envers le lecteur ? Quels moyens déploie-t-il ?

La dénomination « notre ami lecteur » prédomine. On relève de nombreuses occurrences de l’adjectif possessif « notre », ce qui instaure une forme de familiarité entre les figures. Ceci est renforcé par l’emploi du substantif « ami » et de l’adjectif « cher », ce dernier présentant une certaine connotation affective (voir pages 78, 95, 103, 122, 179, 200).

Les interpellations sont également nombreuses : « Eh bien non, cher lecteur ! »

Le narrateur multiplie les précautions oratoires à destination du lecteur. Ainsi, page 200 « Notre ami lecteur nous épargnera certainement la description (…). » ou encore, page 103 « Je crois qu’il serait opportun d’interrompre ici la conversation de nos deux amis (…), pour apporter à notre ami lecteur quelques précisions (…). ».

Il convient d’observer les verbes. Page 95, le lecteur « sait déjà » ; page 78, il a « déjà compris » ; page 122 il « se souvient ». Par ces mots, le narrateur semble amadouer le lecteur en mettant ses connaissances et ses capacités en exergue.

Ces éléments confirment les observations faites plus haut : il s’agit d’attirer l’attention, du lecteur pour le séduire, et tous les moyens sont permis, même une forme de moquerie. On parle alors de captatio benevolentiae. Ce procédé rhétorique vise essentiellement à provoquer la bienveillance voire la sympathie du lecteur.

Conclusion 

L’humour, dont les péripéties sont déjà empreintes, n’est pas en reste textuellement : le ton employé, les remarques indirectement destinées au lecteur confèrent des notes résolument humoristiques au récit.

On a vu en quoi le narrateur s’appropriait le texte. Dès lors, à qui s’adresse réellement l’auteur, sinon à un lecteur supposé ? À travers la figure du narrateur, il emploie ou plus précisément déploie tous les moyens à sa portée pour capter l’attention du lecteur, le séduire, voire parfois le piquer.

Mais finalement, où mènent ces tentatives de séduction ? Car comme dans tout récit, le lecteur, sorte d’entité abstraite, demeure définitivement des plus insaisissables.

Édition choisie :

HOFFMANN, E.T.A., Maître Puce, Phébus libretto, Éditions Phébus, 1980.

Bibliographie

BOUTIBONNES, Philippe, « Bestioles, monstres et revenants », Alliage, n°44 – Septembre 2000, disponible sur : http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=3872