Hier soir j’ai fini Son empire, un roman incroyable écrit par Claire Castillon qui est aussi l’auteure, entre autres, de Marche blanche.
Son empire relate l’emprise d’un homme sur une femme et sa fille.
Le narrateur, c’est la fillette qui perçoit du haut de ses sept ans le malaise s’insinuant dans le foyer.
L’homme est un personnage toxique, il est voleur, menteur, possessif ; s’il se montre tantôt gentil, promet des fêtes, des goûters à la petite fille, il multiplie les reproches à l’envi à l’encontre de sa compagne. Celle-ci s’efface, lui résiste, protège sa fille, voudrait que tout s’accorde.
Manipulant mère et fille aussi bien grossièrement qu’en toute subtilité, l’homme est déconcertant par son attitude plurielle et imprévisible.
On suit ainsi, à travers le regard de la fillette, l’évolution de sa mère, son état qui confine peu à peu au désespoir, ses efforts pour échapper à la perversité de son compagnon et, finalement, la dissolution de sa propre personnalité.
Il s’agit fondamentalement du récit d’un travail de sape psychologique où l’auteure manie tour à tour incongruité, malaise, folie et étrangeté.
Mon coup de cœur d’aujourd’hui est le roman de Benjamin CONSTANT publié en 1816 et qui s’intitule Adolphe.
Résumé
Benjamin Constant a choisi d’introduire puis de clore Adolphe de manière épistolaire.
Le personnage éponyme, un jeune homme de vingt-deux ans qui se dit taciturne et solitaire, se livre tout au long du roman à une profonde introspection.
Parce qu’il y a coïncidence entre le protagoniste principal du récit et le narrateur, il s’agit, selon la théorie de Genette, d’un narrateur homodiégétique, par opposition à un narrateur qui serait hors du récit et serait donc hétérodiégétique.
Adolphe s’ennuie. Un beau jour son existence se voit bouleversée par l’aventure d’un ami qui lui raconte s’être épris d’une jeune femme. Dès lors Adolphe décide de l’imiter, et jette son dévolu sur Elléonore, une femme de dix ans son aînée.
Une piste de réflexion : la description d’Adolphe par lui-même
Nous allons nous intéresser brièvement à la description – par lui-même – d’Adolphe, et plus précisément brosser son portrait.
Rappelons qu’en théorie, s’il relève de la description, « le portrait littéraire peut indiquer directement les aspects non visibles de la personne, par exemple donner ses caractéristiques psychologiques » (source consultable sur classes.bnf.fr/portrait/artportr/index.htm).
Par ailleurs, et plus précisément, le portrait « définit les personnages selon trois critères fondamentaux, abondamment croisés ». Il s’agit des critères physiques, psychologiques ou moraux (caractère mais aussi sentiments et pensées), et sociaux (appartenance à un milieu défini) (source consultable sur le site de la Bnf.). En dehors des critères physiques, que nous ignorons, nous trouvons dans Adolphe les caractéristiques fondamentales d’un portrait littéraire.
Essayons dès lors de brosser un portrait du personnage principal grâce aux éléments dont nous disposons. « Timide », « agité », il se dit « accoutumé à renfermer en [lui-même] tout ce qu’[il] éprouvai[t] ». Nous retrouvons plus loin le terme « timidité » et notons son inclination pour la « solitude » (p.52). La présence des autres est alors ressentie comme « une gêne et un obstacle » (p.49), d’où cet « ardent désir d’indépendance » (p.50). Il exprime ce besoin de solitude par ces mots : « Je ne me trouvais à mon aise que tout seul ».
Il convient de souligner qu’Adolphe se dépeint non seulement comme il se voit, mais aussi comme il pense que les autres le voient. Son portrait est un autoportrait constant, et il s’en défend, il se présente souvent sous un meilleur jour en justifiant son attitude. Il en va ainsi de son caractère solitaire et de son attitude suffisante en société. « Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m’apercevais point de l’impression que je produisais » : il oppose ainsi son caractère taciturne (« Je me réfugiais dans une taciturnité profonde ») à l’effet produit sur ses pairs : « On prenait cette taciturnité pour du dédain ». Enfin il justifie la réputation qu’on lui attribue bientôt, une « réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté », « une âme haineuse » (p.54) par son caractère réservé, qui, lorsqu’il s’éveille, l’entraine « au-delà de toute mesure » (p.53). Plus loin, il explique : « Il s’établit donc, dans le petit public qui m’environnait, une inquiétude vague sur mon caractère » ; « on disait que j’étais un homme immoral, un homme peu sûr » (p.55).
Nous pouvons dès lors définir Adolphe comme un personnage « épais », par opposition à un personnage « plat », deux types théorisés par E.M.Forster dans son ouvrage Aspects of the novel, 1927. L’introspection constante d’Adolphe fait en effet ressortir de nombreux et complexes traits de personnalité comme on a pu l’esquisser plus haut : excessif versus effacé par exemple.
Lorsqu’il s’éprend d’Ellénore et entreprend de la séduire, il reprend le même raisonnement : impatience, résignation, via l’accumulation de termes négatifs tels que « sombre, taciturne, inégal dans mon humeur » (p.57). Après l’avoir séduite, il se décrit comme orgueilleux, promenant sur les hommes « un regard dominateur ». Nous retrouvons là sa suffisance, sa vanité. Dans la relation amoureuse qu’il poursuit, il se montre à la fois ou tour à tour exigeant, inquiet, cruel, tourmenté… Il est alors considéré comme séducteur et ingrat (p.95).
Adolphe toutefois, nous l’avons vu, s’adonne à une introspection de chaque instant. Il essaie de se justifier, tout en le démentant. Il se juge, mais est-ce bien sincère ? Il évoque par exemple sa vanité (p.57), dont le but est le succès de son entreprise. Il pose comme un regard critique sur lui-même, lorsqu’il parle de « cette fatuité sans expérience qui se croit sûre du succès parce qu’elle n’a rien essayé » (p.64). Distrait, détaché, il paraît, enfin, velléitaire et lâche en amour.
Le dénouement est tel qu’une interrogation demeure : si Adolphe se dit amoureux, nous subodorons qu’en réalité, ce qu’il prend pour de l’amour n’est autre chose que l’expression de son trop grand amour-propre. Dès lors, comment le croire dans ses tentatives de justifications et autres explications oiseuses ?
Certes, il demeure à chacun d’y trouver sa propre interprétation, mais ne nous méprenons pas, des nuances sont toutefois à prendre en compte. Car Adolphe semble osciller constamment entre deux pôles, il est à la fois lâche mais lucide, âme aride mais passionnée : tourmenté, il est en proie à un conflit intrinsèque qui paraît dépourvu d’issue. Pris dans ses contradictions, il représente finalement une figure dissociée, propre au roman d’analyse psychologique.
Hyperbate (n.f.), du grec huper, « sur, au-delà » et bainein, « aller ».
L’hyperbate est une figure de style qui repose globalement sur une inversion :
soit on inverse l’ordre naturel des mots, par postposition ou par antéposition ;
soit on disjoint deux termes habituellement réunis.
Le lien grammatical est dès lors plus lâche comme le souligne Bernard Dupriez dans le Gradus – Les procédés littéraires. Il cite l’exemple suivant, dans lequel on observe un segment clairement disjoint après une construction apparemment close :
Aujourd’hui j’ai envie de vous parler d’une lecture-coup de cœur : Le Bal des folles de Victoria Mas publié en 2019.
Le roman s’ouvre in medias res (au milieu de l’action) : après avoir succinctement daté le récit (8 mars 1885), l’auteur fait commencer l’action d’emblée, par le réveil d’une jeune fille, Louise.
Dès lors, si le lecteur peut s’interroger, l’histoire qui se déploie saura répondre prestement à moult questionnements.
Ainsi, qui est Louise ? Où se trouve-t-elle ? À quoi se prépare-t-elle ?
Et qui est cette femme qui la réveille ? Quel rôle jouera-t-elle dans le roman ?
Si le premier chapitre n’évoque pas tous les personnages principaux, il n’en pose pas moins les jalons d’une histoire au premier abord étrange, dérangeante, puis dure, dépourvue de chaleur humaine (vraiment ?).
Charcot et la Salpêtrière
On est en 1885. Louise, jeune « aliénée », est internée à la Salpêtrière.
Cet hôpital renferme une multitude de femmes dites hystériques, ou épileptiques, voire idiotes, rejetées par leurs familles respectives.
Louise est l’une d’elles, et lorsqu’une infirmière, Geneviève, vient la réveiller, c’est pour l’accompagner dans un amphithéâtre bondé, auprès du neurologue Charcot. Ce dernier procède à des expérimentations publiques sur ses patientes dans un but médical, celui de faire progresser l’approche psychiatrique. Ses méthodes n’en sont pas moins choquantes. Après avoir hypnotisé sa patiente, il lui fait accomplir certains gestes et mouvements puis la plonge dans une crise d’hystérie impressionnante. Rassemblé dans la salle, le Tout-Paris ne manquerait pas ces séances d’exhibition.
Portraits
Il me paraît intéressant de brosser rapidement le portrait de plusieurs personnages.
Trois personnages se détachent en effet, que nous pouvons considérer comme personnages principaux : Louise et Geneviève dont nous avons déjà parlé, et Eugénie.
Louise
Louise doit sa présence à cause d’un traumatisme subi durant l’enfance.
Le premier chapitre la met d’emblée en scène.
Être choisie par Charcot pour ses séances d’hypnose relève d’une sorte de consécration : « C’est son moment de gloire et de reconnaissance » (p. 13). La fascination qu’exerce le célèbre médecin sur Louise est étonnante, tant elle s’y raccroche, évoquant sans cesse Augustine, qui fut l’objet d’étude du professeur Charcot.
Eugénie
Jeune femme de bonne famille, elle est considérée comme « déviante » parce qu’elle possède une particularité : elle ressent et voit la présence des morts. Lorsqu’elle l’avoue à sa famille, elle alors rejetée. Sa famille l’interne de force pour ensuite s’en désintéresser. Mais si pour son père, notamment, elle n’existe plus, en est-il de même pour tous les membres de sa famille ?
Geneviève
Geneviève n’est pas sur le même plan que les personnages précédents puisqu’elle est infirmière. Son rôle est d’encadrer les femmes internées, de veiller froidement sur elles, sans laisser s’exprimer quelque affect. Toutefois, en les réduisant à leur condition « d’aliénées », elle aussi laissera se dessiner les linéaments d’une faille jusqu’alors ineffable.
Suggestion de pistes de réflexion
Plusieurs pistes pourraient être approfondies. Je pense notamment au rapport de force entre les femmes internées et les médecins, ou encore les infirmières.
Le classement des pathologies me semble également intéressant, notamment l’étiquette sous laquelle on regroupe les « hystériques ». Un service entier leur est dédié : le « service des hystériques » dont le but est de les contrôler et d’endiguer leur mal.
Enfin, l’enfermement est bien entendu un thème central dans le roman. Si l’enfermement physique est mis en exergue, il est aussi indiciblement psychologique. Et ce, pas seulement pour les « aliénées ».
Bonjour et bienvenue sur Paronomasesethyperbates.fr !
Littéraire jusqu’au bout des ongles, j’ai 40 ans, je suis rédactrice, diplômée d’un master 2 de lettres modernes et j’ai validé une formation en correction. J’ai aussi fait une école de commerce dans une autre vie ;).
Par ailleurs, mon tout premier recueil de poèmes a été publié début 2020 : ROGER, Laurence-Marie, Complaintes du grenier, éditions de Beauvilliers, 2020. Disponible en ligne à l’adresse suivante :
J’entends créer ici du contenu pédagogique pour vous qui étudiez la langue française et la littérature : décryptage de concepts, analyses littéraires, coups de cœur divers et un soupçon de théorie.
Je vous propose deux rendez-vous hebdomadaires autour de mes lectures et de mes réflexions : je posterai ainsi le lundi et le jeudi.
Bonne lecture au fil de la construction de Paronomases et hyperbates, n’hésitez pas à laisser des commentaires, j’ai hâte de faire votre connaissance !