Les mots du lundi : conglobation, n.f. et expolition, n.f.

Je voulais vous parler du terme expolition lorsque je suis tombée sur un terme dont le sens est proche : conglobation.

Expolition

Jouant sur l’abondance et l’amplification, l’expolition met en valeur une pensée, un argument, par le biais de la répétition. Il s’agit précisément d’insister pour convaincre.

Voici un exemple tiré de Phèdre (1677 – Racine) :

« Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. / Quiconque a pu franchir les bornes légitimes / peut violer enfin les droits les plus sacrés ; / ainsi que la vertu, le crime a ses degrés, / et jamais on n’a vu la timide innocence / passer subitement à l’extrême licence. / Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux / un perfide assassin, un lâche incestueux. »

Conglobation

Du latin conglobatio (accumulation, agglomération), conglobation consiste à accumuler, énumérer des termes semblables, mais l’idée principale ne sera énoncée qu’à la fin.

Voici un exemple issu des Caractères (1688) de la Bruyère :

« Si j’épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point ; si une joueuse, elle pourra s’enrichir ; si une prude, elle ne me sera point emportée ; (…) si une dévote, répondez, Hermas, que dois-je attendre de celle qui veut tromper Dieu, et qui se trompe elle-même ? »

Henry JAMES, Le fantôme locataire (1876)

Imaginez un père ayant causé la mort de sa fille, une maison tombée dans l’oubli et un étudiant en théologie bien curieux…

C’est l’hiver, la nuit tombe, le narrateur, jeune homme étudiant en théologie, marche sur une route peu fréquentée. Sur son chemin il remarque une demeure isolée qui attise bientôt sa curiosité : la maison semble abandonnée, les volets sont clos et rouillés et le jeune homme réagit immédiatement : « Cette maison est tout bonnement hantée ! »

Je ne vous en dis pas plus et vous laisse le soin de découvrir qui est le fantôme locataire du titre, quelle est son histoire et quelles sont précisément ses intentions…

Bonne lecture !

Henry JAMES, Histoire singulière de quelques vieux habits (1868)

Aujourd’hui j’ai lu une nouvelle d’Henry James intitulée Histoire singulière de quelques vieux habits, parue en 1868.

Amour, jalousie, psychologie… tout est réuni pour narrer la naissance d’une rivalité entre deux sœurs lorsqu’un homme charmant paraît. Si les deux jeunes filles entrent en une tacite compétition, c’est finalement la plus jeune, Perdita, qui séduit Arthur au détriment de sa sœur Viola.

Les traits de caractère de Viola se précisent de jour en jour après qu’elle apprend qu’Arthur s’est épris de sa sœur. Par dépit et jalousie, elle ira jusqu’à se parer du voile de mariée de Perdita…

Peu après, cette dernière, d’une constitution fragile, ne tarde pas à tomber malade. Consciente de la vanité de sa sœur, elle fait alors promettre à son époux, alors qu’elle est sur son lit de mort, de ne transmettre ses toilettes, bijoux et autres parures qu’à leur petite fille, lorsqu’elle sera en âge d’en profiter. Un serment que Viola apprend et qui la révolte, notamment lorsqu’Arthur finit par l’épouser. S’il refuse de transmettre la garde-robe à Viola qui insiste en ce sens, finalement, sous sa pression, il brise le serment fait à sa défunte femme…

Muriel SPARK, La place du conducteur (1970)

Lise, trente-quatre ans, s’apprête à partir en voyage. Elle parcourt les boutiques pour trouver une nouvelle robe. Voilà pour la scène inaugurale.

Au beau milieu d’une séance d’essayage, la vendeuse souligne la qualité intachable du tissu. Il n’en faut pas plus pour que Lise, crispée, comme offensée (pourquoi tacherait-elle sa robe ? A-t-elle l’air d’une personne qui tache ses vêtements ?) se débarrasse de la robe et quitte la boutique.

De cette première rencontre avec Lise, le lecteur en ressort d’emblée étonné et par-dessus tout intrigué. Quelle personnalité cet incipit met-il en lumière, sinon celle d’une femme aussi hystérique qu’excentrique ? Singulière, Lise suit une ligne qui paraît toute tracée.

Lise finit par trouver sa tenue, qui frise le ridicule tant elle est bariolée : une robe aux motifs improbables sous une veste à l’imprimé criant. Lise, ainsi parée, est prête à partir en voyage, qu’importent les moqueries de la rue.

Le but de son escapade ? Rencontrer un homme « de son genre », ce qui semble mal parti (sans vouloir divulgâcher l’histoire… qui de toute manière ne peut être divulgâchée). Le lecteur suit Lise au fil de ses rencontres, toutes plus hautes en couleur les unes que les autres. L’impression qui domine par ailleurs : tout semble joué depuis le commencement.

A la lecture de ce court roman, un adjectif n’a cessé de traverser mon esprit : « barré ». Cette femme est barrée. Cette histoire est barrée. Je me suis également interrogée : ne peut-on pas y voir une vague corrélation avec le théâtre de l’absurde ? ; je pense notamment à la Cantatrice chauve (1950) de Ionesco, tant les échanges dans ce roman me paraissent hors du temps, hors de toute raison. Inconcevables. Alors que les propos des personnages se heurtent les uns aux autres, se dessine une impossibilité d’entrer véritablement en contact. Aussi l’absurde se crée précisément à travers la déconstruction du dialogue.

USAMI Rin, Idol

Je viens de lire un roman de l’autrice japonaise USAMI Rin, Idol.

On y suit les pensées d’une jeune fille, Akari, fan d’un musicien dont elle collectionne les photos, les CD et tous les objets dérivés possibles.

Le lycée, ses relations avec ses parents et sa sœur, la vie quotidienne en somme l’ennuient à défaut de la faire rêver. Elle se réfugie alors dans le fandom

Sa vie bascule lorsque son idole frappe une fan, puis disparaît de la scène musicale.

Quand on a tout visé sur une personne, comment s’en sortir lorsque l’inacceptable se produit ? Une vie par procuration laisse alors le champ libre à la vie réelle :

« C’est comme ça que j’allais vivre. En rampant à quatre pattes. » (p.140)

Personnellement je n’ai pas été enthousiasmée par ce roman qui m’a semblé plutôt plat. J’attends vos commentaires sur vos lectures !

Le mot du lundi : parrhésie, n.f.

De retour aujourd’hui après quelques semaines d’absence pour vous parler de la parrhésie.

Etymologiquement, parrhésie vient du grec parrhèsia, pan signifiant « tout » et résis, « discours ».

Foucault en a parlé notamment dans son dernier cours au Collège de France qui a été publié ; en voici la notice : Foucault M., 2009, Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II, Cours au collège de France 1984, Paris, Gallimard Seuil.

Parrhésie rassemble principalement deux acceptions :

Pour Foucault, il s’agit de « franc-parler », de « dire-vrai ». Pratiquer la parrhésie revient alors à parler librement et franchement, soit, si je puis dire, sans filtre.

Nous choisissons pour exemple, repris dans l’article sus-cité de la Croix, ces propos de Diogène à l’empereur Alexandre le Grand : « Ôte-toi de mon soleil ».

Enfin en stylistique, il s’agit d’exprimer ses sentiments profonds, souvent en employant le registre lyrique.

Passez un bon lundi !

Haruki MURAKAMI, L’étrange bibliothèque (2015)

Je viens tout juste de refermer L’étrange bibliothèque, une œuvre déconcertante, envoûtante, écrite par Haruki MURAKAMI.

Conte ou nouvelle, L’étrange bibliothèque nous entraîne à la suite d’un jeune garçon, le narrateur, dans les méandres d’une bibliothèque où il était initialement venu rendre des livres (oui, quoi de plus commun, me direz-vous).

Il rencontre alors un vieillard autoritaire qui l’emmène à travers un labyrinthe improbable jusque dans une cellule où il doit lire trois ouvrages… Puis il fait la connaissance d’un homme-mouton, avant qu’une fillette muette lui apporte son repas. Il comprend bientôt qu’il est pris au piège et apprend que les connaissances acquises lors de ses lectures et qui enrichissent son cerveau seront aspirées par le vieillard.

L’enjeu ? S’enfuir au plus vite avec l’homme-mouton (grand amateur de donuts) avant d’avoir le crâne scié !

S’il évoque un songe, L’étrange bibliothèque soulève également une interrogation sur le savoir : comment est-il acquis, peut-on se contenter du savoir d’autrui, a-t-on besoin de tout savoir sur tout, etc.

Un voyage difficilement concevable dans l’univers de Murakami, des personnages étonnants et un décor sombre, une once de fantastique, font de L’étrange bibliothèque une œuvre onirique et étrange, curieuse et singulière.

Le mot du lundi : encomiastique, adj.

J’ai rencontré l’adjectif encomiastique, qui m’était jusqu’alors inconnu, dans mon ouvrage de chevet actuel, Confessions d’un jeune romancier, d’Umberto ECO, Grasset, 2011 (p.145 si vous voulez tout savoir), un ouvrage génial au demeurant, je vous le conseille.

Encomiastique se dit au sujet d’un écrit et signifie élogieux.

Ce terme date du XXe siècle, il est emprunté du grec egkômiastikos, de egkômiastês, « panégyriste ».

Passez un bon lundi !

Le mot du lundi : concaténation, n.f.

Le substantif féminin concaténation vient du bas latin concatenatio, -onis (XIVe siècle), « enchaînement ».

Nous l’avons déjà évoqué dans notre article du 4 avril 2022 sur l’affixation :

Le mot du lundi : affixation, n.f. | Paronomases et hyperbates – Carnet littéraire, entre vous et moi

Nous retenons deux acceptions :

  • philosophique : il s’agit d’un enchaînement des idées ou des concepts, d’une causalité ;
  • rhétorique : cette figure consiste à enchaîner une suite de propositions par la répétition d’un même mot. Par exemple, sur le site du CNRTL, est citée la tirade de Sganarelle dans Dom Juan de Molière : « … Le ciel est au-dessus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux… »

On parle d’anadiplose lorsqu’il n’y a qu’une occurrence.

Bon lundi !

D’un texte à l’autre – Traduction : les bases techniques

Lorsque je lis un roman traduit d’une autre langue vers le français, je pense toujours que je ne lis pas l’œuvre d’un auteur, mais d’un auteur ET d’un traducteur (en chair et en os, donc avec son vécu, ses attentes, son expérience en traduction, ses propres lectures…), parce qu’il/elle a nécessairement fait des choix, parce qu’il/elle a aussi son style.

En licence j’ai suivi des cours de traduction anglais/français (littéraire et journalistique). J’ai aussi effectué des thèmes et versions en allemand et en japonais, un temps.

Récemment je me suis replongée dans mes ouvrages théoriques de l’époque, notamment l’Approche linguistique des problèmes de traduction, CHUQUET, Hélène & PAILLARD, Michel, éditions Ophrys, 1989.

J’ai lu par ailleurs divers articles à ce sujet, et j’ai alors pensé que ce pourrait être intéressant de vous proposer une synthèse des procédés de traduction.

Les auteurs de l’Approche linguistique des problèmes de traduction rappellent eux-mêmes les procédés de traduction tels que définis par VINAY et DARBELNET (Stylistique comparée du français et de l’anglais, Didier, 1958) tout en apportant quelques modifications. Ainsi, si sept procédés étaient initialement recensés, ils sont aujourd’hui au nombre de huit :

1. L’emprunt (borrowing)

Le terme n’est tout simplement pas traduit d’une langue à l’autre (on parle de langue de départ ou langue source et de langue d’arrivée). Par exemple, on lira dans un texte anglais « the Bibliothèque Nationale ».

2. Le calque (word-for-word)

Il s’agit d’un emprunt traduit littéralement. Exemple : « Ce n’est pas ma tasse de thé » pour « It’s not my cup of tea ».

3. La traduction littérale (literal translation)

Il s’agit de traduire la langue source mot à mot. Exemple : « tirer à sa fin » pour « to draw to an end », ou « avoir un mot sur le bout de la langue » pour « to have a word on the tip of the tongue ».

4. La transposition

On change de catégorie grammaticale. Exemples : « at some level of consciousness » (nom) pour « plus ou moins consciemment » (élément adverbal), « à vendre » pour « for sale ».

5. La modulation

On change de point de vue. Il peut s’agir d’un passage :

  • de l’abstrait au concret ;
  • d’une partie au tout ;
  • d’une affirmation à une négation…

Exemple : « You are aware that » (affirmation) pour « Vous n’êtes pas sans savoir » (négation).

6. L’équivalence

On traduit un message dans sa globalité. Il s’agit notamment d’expressions figées, d’expressions idiomatiques. Par exemple : « What’s up ? » pour « Quoi de neuf ? ».

7. Les collocations

Les mots se marient et demeurent automatiquement indissociables. Exemple : « Il se mettait en quatre » pour « He bent over backward ».

8. L’étoffement (expansion)

Les prépositions, pronoms ou adverbes interrogatifs anglais sont traduits par un syntagme verbal ou nominal en français. Exemple : « I picked up the magazine from the stack on the table » pour « Je pris un magazine dans la pile qui se trouvait sur la table ».

A bientôt pour d’autres considérations sur la traduction, plus stylistiques.