L’entretien (texte bizarre)

            C’est à Bergen que je t’ai rencontré, une fois arrivés à Oslo, je t’aimais déjà.

            Le voyage en train interminable, la neige et les fjords… J’ai gardé chacun de tes mails, chacun de tes textos et même nos conversations sur MSN (car messenger, twitter et facebook n’existaient pas à l’époque).

            La magie n’opère plus. Tu es parti.

            En dépit des clowns surexcités que j’avale chaque matin, le brouillard de ton non-être-là ne s’est pas dissipé.

Et puis le téléphone sonne. J’ai décroché un entretien.

            Le téléphone pourtant ne sonnera plus. Tu es fiancé, marié, papa peut-être… Le téléphone obstinément se tait.

            Dans la salle d’attente, je jauge mes concurrents. Je suis la meilleure, je suis la meilleure. J’ai une véritable valeur ajoutée à leur apporter. Je pianote sur mon smartphone, j’envoie des émoticônes vomissant à tout va à mes amis. Une jeune femme a une araignée dans les cheveux. Je tente de me décrisper. Je plisse le nez. Je fronce les sourcils. Pas très efficace. A vrai dire, je me demande si le clown de ce matin était frais. Mais l’araignée est bien vivante, je ne me fais donc plus de souci. Un jeune homme aux souliers marrons me regarde avec insistance.

            On vient me chercher.

            « Présentez-vous ».

            C’était soit ça, soit « présentez-nous votre parcours ». J’aurais préféré la seconde.

            Marketeuse de formation, je me transforme tour à tour en jeune femme ambitieuse, dynamique et force de proposition, en exécutante proactive, en athlète de niveau communal, en amoureuse des causes nobles. Je perds pieds à leurs yeux quand j’évoque les petites figurines que je confectionne en pâte fimo : le lapin violet avec sa carotte est pourtant ma plus belle réussite.

            Un des membres du jury, monsieur Humin, le DRH je crois, caresse distraitement un dalmatien.

            Cela ne m’étonne pas. Ce qui m’aurait étonnée, en revanche, c’est qu’il caresse un poisson.

Le dalmatien me jauge avant de m’adresser un clin d’œil.

            J’ai finalement raté mon entretien. Le téléphone encore une fois est resté muet. J’ai reçu un courrier type : « Malgré la qualité de votre candidature, et bla et bla et bla ». Je suis certaine qu’ils ont retenu la fille à l’araignée. Les araignées, en effet, s’entendent à merveille avec les dalmatiens. J’aurais dû apporter la mienne. Mais mon araignée a choisi de rester accrochée au plafond.

            En revanche, je n’aurais sûrement pas du parler de Tisti, mon poisson rouge quand j’avais dix ans. Je lui apprenais les mathématiques. Sans grand succès, je crois. Il n’a jamais passé son capes.

            En remontant de la boîte aux lettres, j’ai déposé le courrier dans mon secrétaire et j’ai regagné ma chambre. J’y ai promené machinalement un regard circulaire, évitant soigneusement le lit.

            Pourtant, ça a fini par arriver. Le fantôme tapi sous le lit m’a fait une grimace. Demain j’enverrai de nouvelles candidatures.

Juin 2018

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