Archives pour la catégorie Lectures et coups de coeur

Muriel SPARK, La place du conducteur (1970)

Lise, trente-quatre ans, s’apprête à partir en voyage. Elle parcourt les boutiques pour trouver une nouvelle robe. Voilà pour la scène inaugurale.

Au beau milieu d’une séance d’essayage, la vendeuse souligne la qualité intachable du tissu. Il n’en faut pas plus pour que Lise, crispée, comme offensée (pourquoi tacherait-elle sa robe ? A-t-elle l’air d’une personne qui tache ses vêtements ?) se débarrasse de la robe et quitte la boutique.

De cette première rencontre avec Lise, le lecteur en ressort d’emblée étonné et par-dessus tout intrigué. Quelle personnalité cet incipit met-il en lumière, sinon celle d’une femme aussi hystérique qu’excentrique ? Singulière, Lise suit une ligne qui paraît toute tracée.

Lise finit par trouver sa tenue, qui frise le ridicule tant elle est bariolée : une robe aux motifs improbables sous une veste à l’imprimé criant. Lise, ainsi parée, est prête à partir en voyage, qu’importent les moqueries de la rue.

Le but de son escapade ? Rencontrer un homme « de son genre », ce qui semble mal parti (sans vouloir divulgâcher l’histoire… qui de toute manière ne peut être divulgâchée). Le lecteur suit Lise au fil de ses rencontres, toutes plus hautes en couleur les unes que les autres. L’impression qui domine par ailleurs : tout semble joué depuis le commencement.

A la lecture de ce court roman, un adjectif n’a cessé de traverser mon esprit : « barré ». Cette femme est barrée. Cette histoire est barrée. Je me suis également interrogée : ne peut-on pas y voir une vague corrélation avec le théâtre de l’absurde ? ; je pense notamment à la Cantatrice chauve (1950) de Ionesco, tant les échanges dans ce roman me paraissent hors du temps, hors de toute raison. Inconcevables. Alors que les propos des personnages se heurtent les uns aux autres, se dessine une impossibilité d’entrer véritablement en contact. Aussi l’absurde se crée précisément à travers la déconstruction du dialogue.

Elisa SAGNELONGE, Une autre vie (2022)

L’une s’appelle Marie, l’autre se prénomme Jade. La première est professeure de français, la seconde est son élève.

Marie rêve à tout prix de connaître le succès en tant qu’écrivaine, mais elle ne parvient pas à écrire, ce depuis la publication d’une nouvelle des années auparavant. Jade quant à elle est une adolescente solitaire, mal dans sa peau ; elle écrit par ailleurs des textes prometteurs qu’elle fait lire à Marie. Si cette dernière apprécie ses récits outre la confiance que lui accorde l’adolescente, elle s’éloigne peu à peu, la rejette, par jalousie, par l’incoercible constat qu’elle est et demeurera dans l’ombre de son élève : Jade a un style alerte, une verve inimitable que Marie n’aura jamais.

Et puis survient le succès, auquel se mêlent une rencontre amoureuse, mais aussi des angoisses, et le suicide de Jade.

Que s’est-il passé ? Et jusqu’où ira Marie pour vivre son rêve jusqu’au bout ?

Quel que soit l’enjeu, dans quelle mesure peut-on, humainement, accepter l’inacceptable ?

Bonne lecture !

Françoise SAGAN, Bonjour tristesse (1954)

Avant-hier j’ai eu envie de relire ce roman de Françoise Sagan qui m’avait déjà beaucoup plu il y a plus de… vingt ans !

La narratrice

La narratrice raconte une histoire passée, qui lui appartient et qu’elle se remémore avec quelque amertume : « J’avais dix-sept ans ». Narratrice autodiégétique, s’exprimant à la première personne du singulier, elle est ainsi l’héroïne de son propre récit.

Elle s’appelle Cécile, elle a donc dix-sept ans et passe des vacances d’été avec son père et Elsa, la maîtresse de ce dernier.

Cécile qui a retrouvé son père à sa sortie de pension deux ans plus tôt, parle alors d’elle-même comme le « jouet » de son père. Elle est sa distraction, son divertissement :

« Je ne connaissais rien, il allait me montrer Paris, le luxe, la vie facile » (p.27)

Outrer l’argent, les dépenses, elle mentionne les « plaisirs faciles », précisant par ailleurs que « le goût du plaisir, du bonheur représente le seul côté cohérent de [s]on caractère ».

Cécile pourrait être considérée simplement comme superficielle. Mais son personnage est plus complexe, plus riche. Parce qu’elle évolue au fil de l’œuvre, c’est un personnage « dynamique ». Par ses traits contradictoires, elle est aussi un personnage « épais », pour reprendre les termes du théoricien E.M. Forster.

Une arrivée inopinée

Alors que les trois personnages mènent une existence dominée par un certain hédonisme, l’arrivée d’une quatrième personne va bouleverser leur mode de vie.

Il s’agit d’Anne, une amie de la défunte mère de Cécile. La description de son apparition dans le salon est particulièrement symbolique :

« Je me rappelle exactement cette scène : au premier plan, devant moi, la nuque dorée, les épaules parfaites d’Anne ; un peu plus bas, le visage ébloui de mon père, sa main tendue et, déjà dans le lointain, la silhouette d’Elsa. » (p.47)

En effet, Anne apparaît rapidement comme une menace aux yeux de Cécile.

La menace

Cécile la dépersonnalise, elle la voit comme une « entité », non comme un être sensible (p.57) :

« Je n’avais jamais pensé à Anne comme à une femme. Mais comme à une entité : j’avais vu en elle l’assurance, l’élégance, l’intelligence, mais jamais la sensualité, la faiblesse… » (p.57)

Anne est à l’opposé des autres personnages. Elle est réfléchie, posée. Et pourtant le père de Cécile la demande en mariage. Cette nouvelle terrasse Cécile, qui souligne la puissance d’Anne :

« je me perdais moi-même. (…) Je mesurai sa force : elle avait voulu mon père, elle l’avait, elle allait peu à peu faire de nous le mari et la fille d’Anne Larsen. C’est-à-dire des êtres policés, bien élevés et heureux ».

La narratrice craint que son existence ne change complètement. Anne incarne une forme de sagesse, de sévérité voire d’austérité, notamment lorsqu’elle enferme Cécile dans sa chambre afin qu’elle y étudie ses cours de philosophie au lieu de rejoindre son petit ami Cyril à la plage.

« Tout cela était fini. A mon tour, j’allais être influencée, remaniée, orientée par Anne. »

À travers les propositions mises en apposition, Cécile souligne les différences qui les opposent, elle et son père, à Anne :

« Je me disais : « elle est froide, nous sommes chaleureux ; elle est autoritaire, nous sommes indépendants ; elle est indifférente : les gens ne l’intéressent pas, ils nous passionnent ; elle est réservée, nous sommes gais » » (p.72).

Un plan cruel

Dès lors, Cécile réagit. Il n’est pour elle pas question de se laisser entrainer dans un mode de vie qui ne lui correspond pas, de se laisser « voler », de voir son existence « saccagée » (p.77). Elle se rebelle et fomente bientôt un plan cruel à l’encontre d’Anne…

Nous connaissons la suite. Le plan fonctionne, il fonctionne même trop bien.

Et puis le temps passe. À la rentrée, à Paris, la vie reprend son cours, les rencontres, les sorties. Seul perdure chez Cécile un sentiment qu’elle appelle « tristesse », ou n’est-ce pas plutôt le remords, accompagné de son lot de réminiscences : « ma mémoire parfois me trahit : l’été revient et tous ses souvenirs » (p.154) ?

Bonne lecture !

Françoise SAGAN, Bonjour tristesse, éditions Julliard, 1954.

George SAND, Pauline (1841)

Je suis précisément en train de lire Pauline (1841) de George SAND.

C’est un roman plutôt court, dont l’intrigue apparaît rapidement en filigrane, et où sont essentiellement dressés deux portraits de jeunes femmes que tout oppose.

L’une, Laurence, mène une vie trépidante de comédienne à Paris où elle vit avec sa mère. L’autre, Pauline, vit en province aux côtés de sa vieille mère infirme.

Elles se connaissent pourtant.

Un hasard de voyage va conduire Laurence à Saint-Front, cette petite ville de province où demeure Pauline et où Laurence elle-même vécut, enfant.

Malgré une certaine confusion, des choix et des valeurs différents, les retrouvailles des deux amies sont des plus affectueuses, au point que Laurence accueille Pauline dans sa demeure parisienne à la mort de sa mère.

Lors de mondanités, Pauline rencontre Montgenays, un homme du monde, calculateur et pédant, qui la flatte puis feint bientôt des sentiments à son égard : il s’agit en réalité de séduire Pauline pour conquérir Laurence. Le plan manque toutefois de subtilité…

Bonne soirée !

Une éducation catholique, Catherine CUSSET (2014)

Récemment, j’ai relu Une éducation catholique de Catherine CUSSET, publié en 2014.

Initialement je ne savais rien de l’autrice, j’avais découvert son œuvre L’Autre qu’on adorait, roman que j’avais lu en une journée, incapable de m’en détourner avant la fin. Aujourd’hui je ne sais peut-être toujours rien de Catherine Cusset, sinon cette éducation catholique, entre un père pratiquant et une mère athée.

Les problématiques de l’autofiction et de l’autobiographie me paraissent fondamentales à approfondir.

Jusqu’où va l’autofiction ? Je vous propose un lien, il s’agit de l’écrivain qui présente son œuvre sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?vgmYSboVzU’U

J’avoue ne pas savoir quoi ajouter sur son roman ce soir, tant les critiques, résumés et autres écrits antérieurs me semblent tomber juste. Par exemple, cette critique, entre tant d’autres, de Christine Ferniot (Télérama) :

http://www.telerama.fr/livres/une-education-catholique,118696.php

Je ne peux que vous livrer mes impressions : j’ai lu Une éducation catholique d’une traite, l’écriture est alerte, le récit bien mené… Et puis Dieu dans tout ça, j’avoue être impressionnée par la manière dont la narratrice, Marie, parle du Verbe, de la Croix… Point de verbiage pseudo érudit de ma part, juste le sentiment d’avoir lu un beau livre, qui résonne en moi et en mon histoire.

A demain !

Karine TUIL, Les Choses humaines (2019)

Hier soir j’ai fini de lire Les Choses humaines de Karine Tuil.

Dans ce roman il est question notamment de pouvoir (Jean Farel, l’un des personnages principaux, est journaliste politique, Claire Farel est une essayiste connue, ils évoluent dans un milieu aisé), de réussite socio-professionnelle, de réputation.

Le fils de Jean et de Claire, Alexandre, est un brillant étudiant qui se destine à une carrière non moins brillante aux Etats-Unis.

Jusqu’au jour où il dérape (mais dérape-t-il ?)

Accusé de viol, il bascule en « zone grise ». Sa parole se fige contre celle de sa victime ; la notion de consentement est abordée, questionnée, mise en cause. Les Choses humaines trace le chemin des personnages jusqu’au procès, avec pour interrogation persistante : est-il réellement coupable ?

« On ne saura jamais ce qui s’est précisément passé dans ce local entre 23h20 et 00h05 la nuit du 11 au 12 janvier 2016. Eux seuls le savent. Vous aurez beau écouter des témoins, des récits, cela restera l’objet de suppositions, de fantasmes, voire de fiction. La réalité est toujours beaucoup plus complexe que ce qu’elle donne à voir. »

Bonne lecture !

Edition : Karine TUIL, Les Choses humaines, Gallimard, 2019.

David FOENKINOS, Deux sœurs (2019)

Mathilde est professeure de lettres, un métier qu’elle adore. Elle vit avec son petit ami Etienne. Ils doivent bientôt se marier et fonder une famille.

Mais tout s’écroule lorsque Etienne la quitte brusquement.

La première partie du roman montre la douleur et l’incompréhension de Mathilde. Dévastée, elle cherche à connaître la raison de sa rupture et cette raison a un nom : Iris, l’ex-compagne d’Etienne qui vient de rentrer de l’étranger. Son grand amour.

Mathilde perd pied. Sa douleur est telle qu’elle en déforme la réalité. Elle entend des choses qu’elle seule entend, mais elle l’ignore.

Lorsqu’elle doit quitter son appartement, Mathilde est accueillie par sa sœur Agathe qui est mariée avec Frédéric et a un bébé, Lili.

Mathilde s’installe peu à peu dans la vie d’Agathe et Frédéric. La cohabitation prend insidieusement une tournure imprévue. L’attitude de Mathilde s’avère douloureusement mesquine. Elle multiplie les actes déplacés. Jusqu’où va-t-elle aller ?

Lisa BALAVOINE, Eparse (2018)

Eparse se compose de fragments empreints de poésie, un peu décalés aussi, tantôt élégants, tantôt plus grossiers, pour ne pas dire parfois complètement déjantés. Il est question d’amour, d’amants, de solitude, d’enfants, de doutes et d’échecs… Souvent sous forme de listes, d’inventaires qui ne laissent pas indifférent.e : énumérations de verbes ou d’expressions qui se suivent, se contredisent, rebondissent, nous racontent l’histoire que son autrice veut bien nous livrer… Sortes de billets éparpillés, griffonnés ça et là au détour d’une phrase, d’un mot qui en appellent d’autres, sur fond d’analepses, de prolepses, de jeux sur les mots, c’est magnifique.

Bonne lecture !

Geneviève BRISAC, Les Enchanteurs (2022)

Bonjour !

J’ai rapidement lu le tout dernier roman de Geneviève Brisac, Les Enchanteurs. Le sujet m’intéressait : le monde du travail, plus particulièrement le secteur de l’édition, la puissance des grands pontes qui font et défont les avenirs en un tour de main.

Mais les personnages manquent d’épaisseur, Nouk (la narratrice) comprise. En fait, il y a dans ce roman quelque chose qui me déplaît globalement sans que je parvienne à l’identifier.

Ce que j’en retiens toutefois ?

J’ai bien aimé la narration, qui m’évoque vaguement et de loin celle d’Enfance de Nathalie Sarraute. La voix narrative, plurielle, sonne juste.

Par ailleurs la diversité du champ référentiel (auquel je suis très sensible) me semble à souligner : il est question de Virginia Woolf, Kafka, Kleist, Huysmans ou encore Madame de la Fayette… Cela agrandit la perspective et enrichit le texte.

A bientôt !

Nathalie AZOULAI, La Fille parfaite (2022)

J’ai tout récemment lu La Fille parfaite, un roman de Nathalie Azoulai que j’ai adoré. Ce qui m’a surtout plu ? Le sujet principal, les personnages et le style de l’auteur.

Le sujet principal, c’est l’amitié qui lie Rachel, la narratrice, littéraire issue d’une dynastie de littéraires, et Adèle, la scientifique, en qui son père place de nombreux espoirs.

Elles se perdent de vue, se retrouvent, ne se quittent plus, car elles ne sont jamais vraiment hors de la vie de l’une ou l’autre.

Ce roman porte essentiellement sur l’amitié et la compétition, mais pas seulement : le rôle de faire-valoir, la dichotomie lettres / sciences, l’impossible sérénité, la frustration et le succès sont également abordés.

La compétition est âpre. Elle ne fait pas de cadeau.

C’est finalement une œuvre d’art qui fera tout basculer.

L’autrice traite ces thèmes avec finesse et discernement.

Un livre par ailleurs riche d’intertextualité, construit sur un schéma d’analepses et de prolepses.

La Fille parfaite m’a donné envie de découvrir d’autres romans de l’autrice, notamment Titus n’aimait pas Bérénice (2015).

Bonne lecture !