Kristopher JANSMA, New York Odyssée (2017)

Il y a quelques temps j’ai lu New York Odyssée de Kristopher Jansma : 600 pages où l’auteur tombe toujours juste. Point de misérabilisme, point de mièvrerie, les choses arrivent, tristes ou belles, comme dans une fresque mobile de personnages attachants. Un travelling dans New York. Et, comme le souligne Jacob, l’un des personnages, « Qui pourrait ne pas aimer cette ville ? » (p.33).

Irène, Sara et George, William, Jacob forment un groupe d’amis inséparables, de ceux que l’on rêve d’avoir à ses côtés. Ils vivent tous à New York, ils travaillent, font la fête…

Et puis Irène tombe malade, une maladie qui révèle en chacun de ses amis ses défauts, ses qualités ; ces personnages sont plus que des entités d’encre et de papier, ils sont très « vrais ».

J’ai littéralement adoré ce roman. J’avoue certes que j’ai eu du mal les 100 premières pages à rentrer dans l’histoire, mais j’ai persisté, et je ne le regrette pas. Ce roman m’a éblouie, fait réfléchir, fait rêver aussi. Magnifique.

Silvia AVALLONE, Une amitié (2022)

L’une est effacée, l’autre extravertie.

L’une s’entoure de livres, l’autre accumule les tenues voyantes.

On est en 2001, au tout début d’Internet, puis de l’avènement des réseaux sociaux.

Elisa a quatorze ans, elle est mal dans sa peau et fréquente assidûment la bibliothèque municipale. Béatrice, même âge, est quant à elle obsédée par son apparence, façonnée par sa mère.

Tout les oppose alors, et pourtant elles vont se lier d’une amitié aussi fusionnelle qu’ambivalente.

Les relations familiales, les premiers émois, les espoirs en l’avenir sont des thèmes abordés sans parcimonie dans Une amitié.

Dès lors, qui est cette « Rossetti » évoquée non sans émotion par la narratrice dix-huit ans plus tard ?

L’âge adulte est-il celui des révélations ?

Car aucune des deux jeunes femmes n’est innocente.

Si l’épaisseur d’une amitié est examinée avec minutie, une relation de domination s’esquisse dans ce roman. Mais laquelle des deux prend finalement le dessus ?

Le mot du lundi : mise en abyme

Si l’expression mise en abyme provient traditionnellement de l’héraldique, on la trouve désormais dans le domaine des beaux-arts et en littérature.

Ce procédé a par ailleurs été popularisé par André Gide et est associé au Nouveau Roman.

Dès lors, que signifie ce dispositif narratif ?

La mise en abyme consiste en l’insertion ou plus précisément l’enchâssement d’un récit dans un autre récit, tous deux étant liés par une relation de similitude.

Exemple :

Dans Hamlet (Acte III, scène 2), se joue une pièce de théâtre mettant en scène l’assassinat du roi par son frère.

Bon début de semaine !

Gail HONEYMAN, Eleanor Oliphant va très bien (2017)

À la lecture d’Eleanor Oliphant va très bien*, je suis passée par nombre d’émotions : le ton désopilant de la narratrice, sa façon de s’exprimer dans un registre toujours soutenu et précis, sa bizzarerie concernant les codes de la communication font sourire et rendent le personnage à la fois drôle et étonnant. Mais il y a l’autre facette, celle du personnage qui souffre et qui, entamant une psychothérapie, se libère peu à peu du carcan qui l’asphyxie.

Eleanor, le personnage principal comme vous l’aurez compris, connaît une longue évolution vers les autres, se fait des amis, ressent des émotions et nous entraine à sa suite dans une histoire fondamentalement douloureuse, de celles qui nous font venir les larmes aux yeux.

Le titre veut tout dire – et en même temps peut-il tout dire ?

Mais à la fin, même si on sait qu’il lui reste encore du boulot, on espère (du moins je l’espère) que finalement, Eleanor Oliphant va mieux.

* HONEYMAN, Gail, Eleanor Oliphant va très bien, Fleuve éditions, 2017, 430 pages.

E.T.A. HOFFMANN, Maître Puce (1822)

Je vous propose aujourd’hui une rapide analyse d’un récit d’Hoffmann, Maître Puce.

Résumé

Publié en 1822, ce conte est divisé en sept aventures. Les thèmes sont annoncés au début de chaque aventure.

On est au début du XIXe siècle. Le personnage principal, Peregrinus Tyss, est un homme rêveur, timide, effrayé par les femmes. Une rencontre pourtant va bouleverser sa vie.

Mais au fait, qui est donc Maître Puce, personnage éponyme ? C’est le roi des puces, peuple minuscule qu’un spectacle met en scène habillé et paré de vêtements et accessoires à leur mesure. Caché sur l’épaule de Tyss, il lui permet un jour, via un miroir grossissant, de lire dans les pensées d’autrui…

Pistes de réflexion

Les thèmes sont nombreux, se mêlent et s’entremêlent, tant le tissu narratif est riche.

Nous suggérons :

  • le rapport réel versus imaginaire, rêve, fantasmagorie ;
  • l’humour, le désopilant ;
  • la figure du génie telle que celle définie par Philippe Boutibonnes, dans son essai « Bestioles, monstres et revenants » (voir bibliographie) : « les génies, tel Puce, intermédiaires entre le monde animal et celui du songe ou du fantasme ».

À cette typologie s’ajoute la figure du lecteur, une piste de réflexion que j’ai choisi de développer.

La figure du lecteur dans Maître Puce

Introduction

L’incipit, avant lequel figure le sous-titre de la première aventure (« où le lecteur apprend les évènements essentiels de la vie de M. Peregrinus Tyss », p.29) donne le ton : la figure du lecteur s’y esquisse déjà.

Distance et intrusion

D’emblée, la situation, sur laquelle s’ouvre le récit, est ambiguë. Car si le narrateur met en place une certaine distance par rapport au texte, comme si le texte ne dépendait pas totalement de lui, il impose en même temps une intrusion très forte (« Et l’auteur peut certifier (…) », p.95).

Le phénomène de distanciation repose sur l’attitude du narrateur face au texte. En même temps qu’il narre l’histoire, il introduit des éléments sur le texte lui-même : page 125-126 « (…) la parure propre de ce conte (…). » ; « Tous les documents authentiques et dignes de foi dans lesquels nous avons puisé cette curieuse histoire (…). » (p.190-191).

Le narrateur interroge des notions. Il met aussi en place une forme de jeu. Outre le lecteur, le narrateur évoque l’auteur et jusqu’à l’éditeur. Les notions s’entrecroisent alors. Ainsi, page 29, nous relevons les phrases suivantes :

« Il était une fois…  Mais quel auteur oserait encore attaquer ainsi son récit ! « Démodé… Ennuyeux ! … » s’écrierait aussi le sympathique, ou plutôt l’apathique lecteur, qui suivant le sage conseil de l’antique poète romain désire être plongé sans délai medias in res. Il aurait en effet l’impression… » ;

« Notre auteur, dis-je, étant donné que tout homme de lettres écrit avant tout pour être lu, s’en voudrait de priver le lecteur de la joie d’être effectivement son lecteur… » ; page 45 « Il est rare qu’un écrivain sache décrire avec bonheur au lecteur l’aspect de quelque belle personne intervenant dans son histoire (…) ; il trouve bien préférable de la lui livrer sans tout ce fatras de détails. » La figure de l’éditeur apparaît page 131 :

« Peut-être l’éditeur de ce conte étrange intitulé Maître Puce trouvera-t-il un jour l’occasion d’extraire et de diffuser certains passages de ce journal dignes de passer à la postérité ; mais les relater ici ne ferait que retarder notre récit et serait en conséquence malvenu aux yeux de notre ami lecteur. »

Le narrateur parsème le texte de commentaires, et ce, sans parcimonie. Il semble se soucier de la bonne compréhension du lecteur. Par exemple, page 31 :

« Avant d’aller plus loin, il apparaît indispensable de mettre le bienveillant lecteur en garde contre les graves erreurs d’interprétation qu’il pourrait commettre si l’auteur poursuivait ainsi son récit à tort et à travers en oubliant que, s’il sait pour sa part à quoi s’en tenir au sujet de cet étalage de cadeaux, le lecteur, quant à lui, aimerait bien apprendre ce qu’il ignore. »

Le narrateur apporte aussi des conseils au lecteur : « L’auteur prie son aimable lecteur, si d’aventure il n’est pas très versé en jargon juridique (et cette prière s’adresse tout particulièrement à ses charmantes lectrices), de se faire expliquer ce passage (…). » (p.6)

Où auteur, narrateur et lecteur se confondent

Il se met par ailleurs dans la peau du lecteur. À la fois narrateur et lecteur, il est celui qui manie les mots et les entités. Il s’interroge sur la connaissance des faits de la part du lecteur, mais le projette également dans le futur, montrant ainsi sa pleine conscience, sa maîtrise du conte. Par exemple, page 56, nous relevons cette phrase dont le verbe est au futur : « (…) Georges Pepusch, avec lequel le lecteur fera bientôt plus ample connaissance (…). »

En tant qu’auteur, il parle de lui-même : « Mais cette histoire étrange et fantastique entre toutes n’attirerait que peu de remerciements au modeste conteur que je suis si, observant la raideur du romancier qui se pavane au pas de parade à travers son sujet, il ne pouvait s’abstenir ici d’engendrer à satiété chez son lecteur cet ennui qui émane inévitablement de tout roman qui se respecte. »

Il revient sur le texte, prête des propos ou des pensées au lecteur. Ainsi page 186 : « Or, notre ami lecteur a depuis longtemps deviné (…). »

Si le narrateur semble se confondre avec l’auteur, si les frontières sont floues entre les notions, cela nous amène toutefois à la construction finement élaborée d’une figure du lecteur.

Élaboration d’une figure du lecteur

Dès lors, il convient de s’interroger : comment l’auteur procède-t-il précisément envers le lecteur ? Quels moyens déploie-t-il ?

La dénomination « notre ami lecteur » prédomine. On relève de nombreuses occurrences de l’adjectif possessif « notre », ce qui instaure une forme de familiarité entre les figures. Ceci est renforcé par l’emploi du substantif « ami » et de l’adjectif « cher », ce dernier présentant une certaine connotation affective (voir pages 78, 95, 103, 122, 179, 200).

Les interpellations sont également nombreuses : « Eh bien non, cher lecteur ! »

Le narrateur multiplie les précautions oratoires à destination du lecteur. Ainsi, page 200 « Notre ami lecteur nous épargnera certainement la description (…). » ou encore, page 103 « Je crois qu’il serait opportun d’interrompre ici la conversation de nos deux amis (…), pour apporter à notre ami lecteur quelques précisions (…). ».

Il convient d’observer les verbes. Page 95, le lecteur « sait déjà » ; page 78, il a « déjà compris » ; page 122 il « se souvient ». Par ces mots, le narrateur semble amadouer le lecteur en mettant ses connaissances et ses capacités en exergue.

Ces éléments confirment les observations faites plus haut : il s’agit d’attirer l’attention, du lecteur pour le séduire, et tous les moyens sont permis, même une forme de moquerie. On parle alors de captatio benevolentiae. Ce procédé rhétorique vise essentiellement à provoquer la bienveillance voire la sympathie du lecteur.

Conclusion 

L’humour, dont les péripéties sont déjà empreintes, n’est pas en reste textuellement : le ton employé, les remarques indirectement destinées au lecteur confèrent des notes résolument humoristiques au récit.

On a vu en quoi le narrateur s’appropriait le texte. Dès lors, à qui s’adresse réellement l’auteur, sinon à un lecteur supposé ? À travers la figure du narrateur, il emploie ou plus précisément déploie tous les moyens à sa portée pour capter l’attention du lecteur, le séduire, voire parfois le piquer.

Mais finalement, où mènent ces tentatives de séduction ? Car comme dans tout récit, le lecteur, sorte d’entité abstraite, demeure définitivement des plus insaisissables.

Édition choisie :

HOFFMANN, E.T.A., Maître Puce, Phébus libretto, Éditions Phébus, 1980.

Bibliographie

BOUTIBONNES, Philippe, « Bestioles, monstres et revenants », Alliage, n°44 – Septembre 2000, disponible sur : http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=3872

Le mot du lundi : rhème, n.m.

Bonjour ! Aujourd’hui nous allons aborder deux notions, le rhème et le thème.

Le terme grec thêma signifie « ce qui est posé ». Le terme rhêma signifie « ce qui est dit ».

Dans un énoncé basique, on dit quelque chose à propos de quelque chose.

Le thème est l’objet dont on parle.

Le rhème (ou prédicat ou propos) correspond à ce que l’on dit sur le thème. C’est donc l’élément nouveau de la phrase que l’on apporte au sujet du thème.

Attention toutefois à ne pas confondre thème et sujet grammatical, les deux notions peuvent coïncider tout en demeurant distinctes.

Voici un exemple :

C’est Barbara qui est venue.

« Barbara » correspond au thème. Mais il s’agit d’un COD mis en emphase, non du sujet grammatical de la phrase.

Passez un bon lundi !

Annie ERNAUX, La Femme gelée (1981)

Aujourd’hui je vais vous parler de la Femme gelée (1981) d’Annie Ernaux. J’ai eu du mal à lâcher ce roman qui sonne si juste. La narratrice raconte sa vie, de ses tout premiers rapports aux garçons, avec ses amies, de l’évolution de sa perception des choses, jusqu’à la vie d’épouse et de mère. La naïveté de l’enfance, le leurre, le désir de et/ou pour l’homme, de nombreux thèmes sont abordés, mais ne sont en rien galvaudés ni attendus. Le ton est plutôt neutre ; la narratrice, en dépit de sa naïveté de fillette puis de jeune fille, s’attend à ce qui va lui arriver, elle qui finalement malgré ses ambitions se retrouve dans la situation de femmes qu’elle jalouse et méprise à la fois.

Pistes de réflexion sur la figure de la mère dans La Femme gelée

Maintenant j’aimerais vous proposer quelques pistes d’analyse rassemblées autour d’un thème, celui de la mère.

Figure idéale et adulée par la narratrice (« Je l’adorais » ; « Elle, cette voix profonde que j’écoutais naître dans sa gorge » ; « Le premier écho du monde est venu à moi par ma mère », p.74), en même temps ancrée dans le quotidien, son évocation est empreinte à la fois de prosaïsme et de poésie.

Personnage omniprésent, la mère n’apparaît pourtant pas dès l’incipit, qui décrit les autres femmes de la famille. Le terrain semble ainsi avoir été préparé : « Plus que ma grand-mère, mes tantes, images épisodiques, il y a celle qui les dépasse de cent coudées, la femme blanche dont la voix résonne en moi, qui m’enveloppe, ma mère » (p.15).

Cette figure présente différentes facettes ; du portrait de la mère haut en couleurs, nous verrons en quoi son éducation résonne chez sa fille jusque et même au-delà de la maternité de cette dernière. Enfin, nous nous concentrerons sur la complicité toute en nuances qui les unit.

Un portrait haut en couleurs

La mère de la narratrice travaille, subvient aux besoins du ménage tandis que son époux s’occupe de la maison. La mère aime son travail : ainsi elle « sortait lessivée, rayonnante de sa boutique ».

Elle néglige son ménage, est peu soigneuse comme le fait remarquer Brigitte à son amie, à cause de la poussière déposée sur les plinthes. Premier défaut, premier accroc au portrait d’une mère idéale : La petite fille qui la considère comme parfaite se trouve « vaguement humiliée de constater que [s]a mère manquait à ses devoirs ».

Peu féminine semble-t-il, la mère « hurle » (p.21), voire même est « démoniaque » (p.22) : « Le lendemain, en sale, laide de sueur, elle évolue dans la vapeur de la buanderie, démoniaque ».

Par ailleurs, elle ne tricote pas, et n’est pas non plus portée sur la cuisine. La figure maternelle sort ainsi de l’ordinaire. Ceci n’est pas sans toucher la petite fille, à laquelle l’institutrice fait des remontrances au sujet d’un cadeau pour Pâques destiné à sa mère. Dès lors, elle ressent un malaise : « Obscurément, en ces occasions, je sentais avec malaise que ma mère n’était pas une vraie mère, c’est-à-dire comme les autres… » (p.59).

Les termes, forts, laissent au lecteur le loisir d’imaginer ce personnage non conformiste et surtout non conforme à ce que la société attend d’elle.

De l’éducation à la lecture : la mère, personnage initiatique?

La mère apprend à sa fille que l’avenir lui appartient : « Par elle, je savais que le monde était fait pour qu’on s’y jette et qu’on en jouisse, que rien ne peut nous empêcher » (p.30). Elle l’incite à jouer, à imaginer (« Elle me disait, les yeux brillants, « c’est bien d’avoir de l’imagination ». », p.27) plutôt qu’à effectuer des activités sensées être réservées au genre féminin : « Ma mère entre, regarde le lit dévasté, (…) elle rit, « tu joues ? C’est bien, joue, va ». » (p.27). Même lorsqu’elle lui offre une poupée – objet connoté féminin par excellence -, c’est avec quelque regret. Elle emmène par ailleurs souvent sa fille avec elle, quoi qu’elle fasse.

La mère est aussi celle qui espère pour sa fille un avenir de femme différent du sien, ce que la narratrice l’explique par un « calcul » (p.39). Fille ou garçon, peu importe, elle fera de sa vie ce qu’il lui plaira. De la même façon, la mère évoque le mariage comme optionnel en narrant à sa fille des « exemples à ne pas suivre » (p.40).

Aussi l’école apparaît comme le vecteur idéal pour dépasser le carcan de femme dans lequel la société l’enfermerait. « Ce que je deviendrai ? Quelqu’un. Il le faut. Ma mère le dit. Et ça commence par un bon carnet scolaire » (p.38) ; « T’occupes pas de ça, travaille » (p.55). La narratrice ajoute : « Elle est la force et la tempête, mais aussi la beauté, la curiosité des choses, figure de proue qui m’ouvre l’avenir et qui m’affirme qu’il ne faut jamais avoir peur ni de rien ni de personne » (p. 15).

La figure initiatique de la mère peu à peu s’éloigne, supplantée par une autre figure, celle de l’amie, Brigitte, qui participe grandement à l’apprentissage de la petite fille puis de l’adolescente. À partir de ce moment, seuls demeurent et ne sont relevés que quelques propos maternels qui se déliteront vaguement par la suite.

Nous allons toutefois nous concentrer sur un dernier point, celui de la lecture, passion qui unit plus que jamais la fille et la mère, et ce, inconditionnellement.

La complicité qui rapproche mère et fille

Tout d’abord, la complicité entre la mère et la fille s’inscrit en filigrane dans le roman. Toute activité prête à leur rapprochement : « Toutes deux nous raclons le fonds crémeux du saladier » (p.23).

Puis l’enfant découvre les livres, elle envie (« Je lui envie ce visage étrange, refermé, partir de moi, de nous, ce silence où elle sombre, son corps alourdi d’un seul coup par une parfaite immobilité » p.24) et admire tour à tour sa mère qui sait déchiffrer les lettres, qui « se plonge dans la lecture » n’importe où, n’importe quand » (p.24) ; la petite fille se languit d’apprendre à lire : « Vivement que je sache lire ».

Lorsque elle sait lire, sa mère lui offre l’accès à un monde de tous les possibles grâce à l’imagination. Leur complicité se renforce : « on se comprenait » (p.24). Elles échangent ainsi des livres, regardent « ensemble » la devanture d’une librairie (p.25), l’enfant se voit offrir des romans… Il s’agit, par-delà l’éducation même, de la réelle transmission d’une passion.

Progressivement dans le roman, toutefois, l’enfant se laisse rattraper par le jugement des autres, tout d’abord incarné par son amie Brigitte. L’enfant ressent alors de la honte envers ses parents et leur mode de vie. Plus loin lorsque se pose la question des études en vue d’un métier, la narratrice note : « Tout ce que ma mère m’a insufflé, fais ce que tu veux comme métier, se délite » (p. 100).

L’admiration, la complicité ne font pas le poids face au jugement, aux attentes de la société et ce malgré le désir d’indépendance de la jeune femme qui s’interroge sur son avenir puis le vit… d’une manière tout à fait différente de ce dont elles avaient rêvé, elles, mère et fille.

Édition choisie :

ERNAUX, Annie, La Femme gelée, Éditions Gallimard, 1981, rééd. 2016, 182 pages.

Le mot du lundi : paratexte, n.m.

Aujourd’hui je vais essentiellement me baser sur l’œuvre de Gérard Genette pour aborder la notion de paratexte.

Selon la terminologie genettienne, le paratexte renvoie à l’ensemble des éléments accompagnant, entourant ou prolongeant le texte principal, sans en faire partie.

Le paratexte regroupe :

  • le titre ;
  • le sous-titre ;
  • les intertitres ;
  • le nom de l’éditeur ;
  • la date d’édition ;
  • la table des matières ;
  • la préface ;
  • les notes ;
  • les épigraphes ;
  • les illustrations, etc.

Le paratexte peut émaner soit de l’auteur lui-même (il s’agit alors de paratexte auctorial), soit de l’éditeur (on parle alors de paratexte éditorial).

Enfin, pour une typologie plus précise, le paratexte recouvre le péritexte (situé au sein du livre – voir les exemples listés plus haut) et l’épitexte (situé à l’extérieur du livre, il regroupe par exemple des entretiens, la correspondance de l’auteur ou ses journaux intimes…).

Paratexte = péritexte (autour du texte) + épitexte (autour du livre)

Pour aller plus loin, lire absolument Gérard GENETTE, Seuils, éditions du Seuil, 1987.

L’article de Philippe Lane reprend les différentes notions abordées de manière très détaillée :

LANE, Philippe, Seuils éditoriaux, Espaces Temps, 47-48, 1991, La fabrique des sciences sociales, Lectures d’une écriture, p.91-108. Consultable sur : https://www.persee.fr/doc/espat_0339-3267_1991_num_47_1_3790

Passez un bon lundi !

Maëlle GUILLAUD, Lucie ou la vocation (2016)

Lucie a vingt ans. Étudiante en classe préparatoire littéraire, elle souffre de la pression et de la compétition que la khâgne impose. Elle est amie avec Mathilde, une jeune fille qui lui fait découvrir l’univers religieux. Bientôt attirée puis fascinée, elle choisit alors de se consacrer à Dieu et entre au couvent.

Mon analyse porte notamment sur le début du roman, dans la mesure où les éléments fondamentaux y sont posés. Je développerai trois axes majeurs.

1) Les premiers instants de grâce

Dès l’incipit, lorsque Lucie approche de la basilique, il est question d’une « cour pavée nimbée de lumière » (p.11). La lumière, les pavés, une cour loin de la rue, donc, la corrélation entre ces éléments n’est pas sans créer un effet de rayonnement, évoquant à son tour une scène de transfiguration. Lucie est comme touchée par la grâce : nous retrouvons en effet de nombreux termes relevant de la grâce, notamment cet « amour [qui] l’enivre », une « force plus grande qu’elle, douce et enveloppante ». Tout n’est ici pour elle que sérénité et amour. Sa meilleure amie, Juliette, le remarque plus tard, lorsqu’elle la retrouve dans la chambre de Lucie qui loge chez sa grand-mère. Elle note en effet un changement chez son amie, dont le « regard (…) pétille de bonheur ». Ce changement est transformation, une métamorphose qui tient en une phrase prononcée par Lucie : « ma vie a pris un sens » (p.17).

Par ailleurs nous relevons l’isotopie de la sécurité. Ainsi dans la basilique Lucie est « à l’abri » (p.11), entourée par la rassurante puissance des murs. Ceci s’oppose notamment au bruit urbain ; en effet plus loin, au couvent, il est question du silence de ce lieu sacré, Lucie se sentant « à l’abri du bruit ». On retrouve plusieurs occurrences du terme « silence » : « un silence épais » (p.18) ; « dans le réfectoire, pas un bruit ». Le silence règne dans le couvent, les religieuses n’échangent pas un mot. Il est convenu que le silence induit une certaine sérénité.

La grâce traduit la foi qui habite Lucie, qui se nommera bientôt sœur Marie-Lucie. La prieure (la mère supérieure) définit la foi par ces mots : « La foi, c’est l’espérance. (…) Il n’y a pas de foi, mais des preuves de foi ». Quant à Lucie, « sa foi existe. Elle en est certaine » (p. 24). Plus loin, « sa pureté irradie »; « l’avenir est prometteur » (p.34). Nous retrouvons là deux thèmes fondamentaux, soit la lumière ici liée à la pureté, et l’avenir, cet espace d’angoisse pour Lucie et qui est aussi l’un des points de départ du roman.

2) Exigence et pugnacité

Nous pouvons établir un certain parallèle entre la vie au couvent et la khâgne, où difficulté rime avec opiniâtreté. Ainsi le quotidien de la prépa est décrit p.13-14 : « Lucie a l’estomac noué » ; l’asphyxie intellectuelle et physique à la fois n’est pas loin tant « elle suffoque ». La khâgne est définie comme un « enfer », « une « année douloureuse », l’absence de son père décédé manque terriblement à Lucie pour affronter les difficultés qu’elle rencontre.

En khâgne sont évoqués « les tourments quotidiens ». Pire que cela, Lucie se sent enfermée, et par là oppressée : « cette cage dans laquelle l’enfermement les exigences de son milieu » ; « l’avenir est oppressant ». Sa vie se résume à ses allers-retours entre le lycée et l’appartement de sa grand-mère, une vie comme close sur elle-même, contrairement à celle de son amie Juliette qui va de découverte en découverte.

Mais qu’en est-il de la vie au couvent ? Car certains termes sont forts, parfois violents : « la foi la dévore, il la grignote peu à peu » (p.22). De la même façon, nous relevons deux fois le terme « attaque » : « la vieille dame laisse le silence s’installer avant d’attaquer (…) » (p.19). Ce terme semble incongru, déplacé au premier abord : « la mère supérieure choisit un autre angle d’attaque ». De la même façon, lors du premier repas au réfectoire, Lucie croise le regard de la prieure, un regard « sévère », qui la « brûle » (p.35), tandis que celui de la maîtresse des novices est décrit même comme « méchant ».

Par ailleurs, la hiérarchie et l’ordre sont fondamentaux au couvent. Ainsi nous lisons qu’elle « a découvert une armée du Christ, dont la hiérarchie est très organisée » ; « ce monde est régi par des lois  » (p.39) ; à propos de Dieu, il faut « faire sa volonté, observer ses commandements, lui obéir » (p.25). Il est ainsi question du « plus grand des sacrifices » (p.28). Le père Simon confirme la nécessaire obéissance à cet ordre devant lequel Lucie ne devra pas faillir: « Le quotidien est codifié, sévère, les règles, implacables » (p.30).

À partir de là, se pose la dialectique de la victime et du bourreau. La mise à l’épreuve commence dès la page 24. S’ensuivent punitions, humiliations, brimades et jusqu’à la dénonciation de son ancienne amie Mathilde – qui a également rejoint le couvent – à qui sœur Marie-Lucie a fait secrètement passé un message. L’humiliation et la brutalité s’expriment notamment lors de l’épisode du réfectoire évoqué plus haut (p.36).

3) Le doute ou le rayonnement de la foi en question

Lucie semble être une jeune fille fragile, qui s’interroge sur son avenir, peine à remettre en question la carrière qu’elle souhaitait embrasser, poussée par ses parents. Ainsi dès la page 11 : « Depuis peu, elle n’a que des doutes » ; elle « cherche encore quel sens donner à sa vie ». Plus loin, nous relevons : « Chaque matin, elle doute de l’orientation qu’elle a choisie » (p.13). Quant à son quotidien, sa khâgne, il est question de « néant abyssal », d’un « tourment de chaque instant ». Et puis, il y a la grâce. La foi : « Ma vie a pris un sens ». Ces propos qui atterrent son amie Juliette marquent son détachement de la classe préparatoire et son entrée dans la vie monastique.

Dès lors, la foi de Lucie se construit à partir des épreuves qu’elle traverse, mais aussi par-delà les doutes qui s’imposent à elle.

Le terme « doute » est effectivement récurrent, ce qui finalement, si nous pouvons dire, ramène Lucie sur terre. Car elle n’est pas destinée à une vie rayonnant au quotidien, comme elle le réalise rapidement. L’être humain est des plus prononcés chez les sœurs dans ce roman, où règnent inimitiés et rivalités, au grand étonnement, initialement, de la sensible Lucie. La peur de ne pas s’intégrer ni de s’épanouir au couvent la prend à la gorge : « Jamais elle ne tiendra si… » (p.36). Les doutes se transforment en crises de doute. Suite à cet épisode du réfectoire, sœur Marie-Lucie regagne sa cellule, profondément déçue et humiliée : « Sa déception est fulgurante » (p.39). Le terme « survivre » employé confère par là une impression de difficulté à la fois physique et morale. Elle invoque le courage qui lui manque, s’adresse à Dieu, et, pour finir, pleure de soulagement lorsqu’elle ressent « Sa présence » (p.40). Un tel épisode se reproduit plus loin, lorsque sœur Marie-Lucie se laisse aller à penser à sa famille, ses amis… « Ici, tout lui manque » : sa foi n’est peut-être pas encore suffisamment ancrée en elle, dans sa chair. Si elle va jusqu’à penser que « cet endroit est pire qu’un tombeau » (p.47), le dénouement de la crise est le même que précédemment, elle en ressort apaisée, plus croyante que jamais, sûre d’elle et de l’amour divin qui la transcende.

Quelques mots de conclusion

Lucie recherche le bonheur, un « antidote à l’ennui qui si souvent la guette » (p.22). C’est en devenant sœur Marie-Lucie qu’elle va tenter de combler le vide dont elle souffre. Un vide paradoxalement basé sur le plein, tant son existence quotidienne est saturée par ses études. Un vide qui laisserait les fantômes dont parle son professeur de philosophie prendre trop de place, trop d’espace, trop de temps. Un vide que peut-être, sœur Marie-Lucie, en dépit de toute sa bonne foi joue à pile ou face (p.27) et cherche d’abord et fondamentalement à fuir lorsqu’elle pousse la porte de la basilique. Les raisons de son choix sont structurelles, et nous ne pouvons nier l’amour que la jeune femme voue à Dieu. Les causes en revanche ressemblent à une fuite, elle fait taire les doutes quant à sa future carrière, elle se protège de la ville, de ses bruits qui l’agressent. Elle se préserve, finalement, d’une vie qui l’effraie alors qu’elle fait taire ses propres fantômes (dés-?)incarnés.

De nombreux autres éléments pourraient être ajoutés bien entendu ; rappelons toutefois que cette analyse porte quasiment exclusivement sur le début du livre, là où Lucie est touchée par la grâce, là où elle choisit la vie monacale, là où, enfin, elle lutte avec elle-même de façon acharnée pour maintenir la ligne de vie qu’elle a choisie – ou par laquelle elle a été choisie…

Voici par ailleurs quelques pistes de réflexion :

– doute et hésitation : le rayonnement de la foi en question ;

– dialectique de la victime et du bourreau. Il s’agit là des punitions, humiliations et brimades subies par sœur Marie-Lucie. Nous pouvons y voir également un renversement, de victime à bourreau et de bourreau à victime. La notion de pêché peut également être abordée ;

– hiérarchie et ordre : comment le couvent est structuré, le rôle de la mère supérieure, la dévotion des sœurs. Les novices ;

– la polyphonie tout au long du roman : l’histoire de sœur Marie-Lucie alterne avec les pensées de son amie Juliette, transcrites en italiques.

Si vous avez trouvé cette analyse (quoique brève) intéressante, je vous invite à lire le roman et notamment la période dont j’ai choisi de ne pas parler, et de me proposer à votre tour des éléments interprétatifs…

Bonne lecture !

Le mot du lundi : diégèse, n.f.

Bonjour !

Aujourd’hui j’ai choisi de vous parler d’un terme essentiel, notamment en narratologie : la diégèse.

Sommairement, il s’agit du cadre spatial et temporel au sein duquel une histoire fictionnelle se déroule. La diégèse représente alors un univers, selon l’acception mise en avant par Genette.

La diégèse regroupe ainsi l’ensemble des éléments informationnels présents dans le récit : décor, temporalité, personnages…

Pour aller plus loin, je vous recommande vivement de (re)lire Gérard GENETTE, Figures III, Seuil, 1972.

Passez un bon lundi !