Archives pour la catégorie Littérature étrangère

Edgar Allan POE, La Chute de la maison Usher (1839)

Je viens de finir de lire un court récit mené d’un bout à l’autre à un rythme saccadé par un narrateur attentif et observateur. Il s’agit de la Chute de la maison Usher, publié par Edgar Allan Poe en 1839.

Résumé

Roderick Usher vit avec sa sœur dans une sinistre demeure. Le narrateur vient y séjourner quelques semaines, ayant reçu une lettre de son ami l’y invitant instamment. Il découvre alors la maison qui lui inspire d’emblée quelque terreur, avant de pénétrer à l’intérieur où l’y attend son ami.

Conte ou nouvelle ?

Si le terme « conte » est utilisé couramment au XIXe siècle, la Chute de la maison Usher n’est pas sans présenter les caractéristiques d’une « nouvelle », notamment par sa structure : brièveté, réalité, chute, mais aussi par l’introduction d’un élément dans le récit que Todorov nomme « hésitation ». L’hésitation du narrateur (et du lecteur si l’on s’intéresse aux théories de la réception) est telle qu’elle sous-entend une dimension fantastique au récit, déjà esquissée par l’isotopie de l’affliction et celle de la peur.

Nouvelle fantastique

Plusieurs éléments concordent pour pouvoir parler de nouvelle fantastique.

C’est précisément au milieu du récit (l.286-288) que l’on sent un basculement hors de la réalité tangible : « j’appris que le coup d’œil que j’avais jeté sur elle serait probablement le dernier, – que je ne verrais plus la dame, vivante du moins. »

L’aspect fantastique est renforcé par des expressions telles que « sensations extranaturelles » (l.222), mais prévalent indéniablement les isotopies qui se mêlent, s’approchent, se démêlent, à mesure que le terme « mélancolie » laisse place à l’oppression, au malaise, et jusqu’à l’épouvante : « le sinistre fantôme, la PEUR ! » (l.269).

Brièvement

Voici un récit très rapide et très facile à lire et dont les clés de lecture sont très accessibles. Le résumé est succinct à dessein : je ne veux pas vous en dire plus !

Pour aller plus loin

https://www.radiofrance.fr/franceculture/la-chute-de-la-maison-usher-pourquoi-cette-nouvelle-d-edgar-poe-fascine-autant-8374918

https://www.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2013-1-page-27.htm

https://www.cairn.info/revue-etudes-2008-6-page-789.htm

Mikhaïl BOULGAKOV, Morphine (1927)

Morphine est une nouvelle quasi-autobiographique dans laquelle il est essentiellement question de l’addiction progressive et douloureuse d’un médecin à la morphine.

Russie, 1918

Dans ce récit court, cru et rapide, un médecin, Poliakov, appelle à l’aide un ancien collègue, Bomgard.

On apprend rapidement que Bomgard ne pourra pas sauver Poliakov. Il reçoit en effet peu après le journal intime de Poliakov qui le lui adresse comme une anamnèse après s’être donné la mort.

Ce journal intime s’insère dans le récit, créant par là une véritable mise en abyme (un récit dans le récit). A sa lecture on apprend la descente – en abyme ? – aux enfers de Poliakov : Morphine relate prestement le douloureux parcours d’un médecin qui tombe par quelques milligrammes ou centigrammes dans l’addiction à la morphine. Descente vertigineuse.

Peut-être devrais-je dire qu’il s’agit là d’un chef d’œuvre du genre, que la morphinomanie y est limpidement décrite, concentrée sur le phénomène de manque qui transforme un médecin en un être faible et agité, en un homme obsédé par la recherche d’un apaisement, de plaisirs artificiels, et, qui le réduit, finalement, à ses seules supplications.

Trop court ? Trop rapide ? Un dénouement trop attendu ?

Peut-être suis-je passée à côté de quelque chose durant ma lecture. Car ce livre m’a ennuyée, il m’a si peu apporté que je devrais sans doute le relire ! Il ne répond à aucune de mes interrogations.

Et vous qu’en pensez-vous ?

Henry JAMES, Le fantôme locataire (1876)

Imaginez un père ayant causé la mort de sa fille, une maison tombée dans l’oubli et un étudiant en théologie bien curieux…

C’est l’hiver, la nuit tombe, le narrateur, jeune homme étudiant en théologie, marche sur une route peu fréquentée. Sur son chemin il remarque une demeure isolée qui attise bientôt sa curiosité : la maison semble abandonnée, les volets sont clos et rouillés et le jeune homme réagit immédiatement : « Cette maison est tout bonnement hantée ! »

Je ne vous en dis pas plus et vous laisse le soin de découvrir qui est le fantôme locataire du titre, quelle est son histoire et quelles sont précisément ses intentions…

Bonne lecture !

Henry JAMES, Histoire singulière de quelques vieux habits (1868)

Aujourd’hui j’ai lu une nouvelle d’Henry James intitulée Histoire singulière de quelques vieux habits, parue en 1868.

Amour, jalousie, psychologie… tout est réuni pour narrer la naissance d’une rivalité entre deux sœurs lorsqu’un homme charmant paraît. Si les deux jeunes filles entrent en une tacite compétition, c’est finalement la plus jeune, Perdita, qui séduit Arthur au détriment de sa sœur Viola.

Les traits de caractère de Viola se précisent de jour en jour après qu’elle apprend qu’Arthur s’est épris de sa sœur. Par dépit et jalousie, elle ira jusqu’à se parer du voile de mariée de Perdita…

Peu après, cette dernière, d’une constitution fragile, ne tarde pas à tomber malade. Consciente de la vanité de sa sœur, elle fait alors promettre à son époux, alors qu’elle est sur son lit de mort, de ne transmettre ses toilettes, bijoux et autres parures qu’à leur petite fille, lorsqu’elle sera en âge d’en profiter. Un serment que Viola apprend et qui la révolte, notamment lorsqu’Arthur finit par l’épouser. S’il refuse de transmettre la garde-robe à Viola qui insiste en ce sens, finalement, sous sa pression, il brise le serment fait à sa défunte femme…

Muriel SPARK, La place du conducteur (1970)

Lise, trente-quatre ans, s’apprête à partir en voyage. Elle parcourt les boutiques pour trouver une nouvelle robe. Voilà pour la scène inaugurale.

Au beau milieu d’une séance d’essayage, la vendeuse souligne la qualité intachable du tissu. Il n’en faut pas plus pour que Lise, crispée, comme offensée (pourquoi tacherait-elle sa robe ? A-t-elle l’air d’une personne qui tache ses vêtements ?) se débarrasse de la robe et quitte la boutique.

De cette première rencontre avec Lise, le lecteur en ressort d’emblée étonné et par-dessus tout intrigué. Quelle personnalité cet incipit met-il en lumière, sinon celle d’une femme aussi hystérique qu’excentrique ? Singulière, Lise suit une ligne qui paraît toute tracée.

Lise finit par trouver sa tenue, qui frise le ridicule tant elle est bariolée : une robe aux motifs improbables sous une veste à l’imprimé criant. Lise, ainsi parée, est prête à partir en voyage, qu’importent les moqueries de la rue.

Le but de son escapade ? Rencontrer un homme « de son genre », ce qui semble mal parti (sans vouloir divulgâcher l’histoire… qui de toute manière ne peut être divulgâchée). Le lecteur suit Lise au fil de ses rencontres, toutes plus hautes en couleur les unes que les autres. L’impression qui domine par ailleurs : tout semble joué depuis le commencement.

A la lecture de ce court roman, un adjectif n’a cessé de traverser mon esprit : « barré ». Cette femme est barrée. Cette histoire est barrée. Je me suis également interrogée : ne peut-on pas y voir une vague corrélation avec le théâtre de l’absurde ? ; je pense notamment à la Cantatrice chauve (1950) de Ionesco, tant les échanges dans ce roman me paraissent hors du temps, hors de toute raison. Inconcevables. Alors que les propos des personnages se heurtent les uns aux autres, se dessine une impossibilité d’entrer véritablement en contact. Aussi l’absurde se crée précisément à travers la déconstruction du dialogue.

USAMI Rin, Idol

Je viens de lire un roman de l’autrice japonaise USAMI Rin, Idol.

On y suit les pensées d’une jeune fille, Akari, fan d’un musicien dont elle collectionne les photos, les CD et tous les objets dérivés possibles.

Le lycée, ses relations avec ses parents et sa sœur, la vie quotidienne en somme l’ennuient à défaut de la faire rêver. Elle se réfugie alors dans le fandom

Sa vie bascule lorsque son idole frappe une fan, puis disparaît de la scène musicale.

Quand on a tout visé sur une personne, comment s’en sortir lorsque l’inacceptable se produit ? Une vie par procuration laisse alors le champ libre à la vie réelle :

« C’est comme ça que j’allais vivre. En rampant à quatre pattes. » (p.140)

Personnellement je n’ai pas été enthousiasmée par ce roman qui m’a semblé plutôt plat. J’attends vos commentaires sur vos lectures !

Haruki MURAKAMI, L’étrange bibliothèque (2015)

Je viens tout juste de refermer L’étrange bibliothèque, une œuvre déconcertante, envoûtante, écrite par Haruki MURAKAMI.

Conte ou nouvelle, L’étrange bibliothèque nous entraîne à la suite d’un jeune garçon, le narrateur, dans les méandres d’une bibliothèque où il était initialement venu rendre des livres (oui, quoi de plus commun, me direz-vous).

Il rencontre alors un vieillard autoritaire qui l’emmène à travers un labyrinthe improbable jusque dans une cellule où il doit lire trois ouvrages… Puis il fait la connaissance d’un homme-mouton, avant qu’une fillette muette lui apporte son repas. Il comprend bientôt qu’il est pris au piège et apprend que les connaissances acquises lors de ses lectures et qui enrichissent son cerveau seront aspirées par le vieillard.

L’enjeu ? S’enfuir au plus vite avec l’homme-mouton (grand amateur de donuts) avant d’avoir le crâne scié !

S’il évoque un songe, L’étrange bibliothèque soulève également une interrogation sur le savoir : comment est-il acquis, peut-on se contenter du savoir d’autrui, a-t-on besoin de tout savoir sur tout, etc.

Un voyage difficilement concevable dans l’univers de Murakami, des personnages étonnants et un décor sombre, une once de fantastique, font de L’étrange bibliothèque une œuvre onirique et étrange, curieuse et singulière.

Kazuo ISHIGURO, Klara et le Soleil (2021)

J’ai tout récemment lu Klara et le Soleil de Kazuo Ishiguro. Après Auprès de moi toujours, la barre était haute. J’ai simplement adoré.

Il s’agit d’abord d’intelligence artificielle : Klara, une « AA », une Amie Artificielle, attend dans la vitrine d’un magasin d’être choisie. Elle observe les passants et guette le soleil qui lui apporte ses nutriments essentiels. Jusqu’au jour où une jeune fille la remarque en vitrine et lui promet de revenir la chercher, bien que sa mère paraisse dubitative : elle préfèrerait pour sa fille un modèle plus récent, plus sophistiqué. La promesse est toutefois tenue, et Klara va accompagner dans sa vie quotidienne Josie, cette jeune fille maladivement fragile.

Klara n’est pas vraiment décrite, son apparence est laissée à l’imagination du lecteur. En revanche elle se révèle sensible au point d’entreprendre une action étrange avec l’aide de l’ami de Josie, Rick, afin que Josie guérisse.

Dans Klara et le Soleil, il est question de relation mère-fille, de l’emprise de la mère qui fomente un étrange projet, il y a des non-dits, notamment sur la mort de la grande sœur de Josie ; sont abordés également l’amitié, le dévouement, le pouvoir : l’Amie Artificielle, qui se tient toujours à disposition des humains, légèrement en retrait, ne demeure-t-elle pas un objet que l’on manipule à sa guise ?

Je ne vous en dis pas plus, lisez-le, c’est une histoire magnifique empreinte d’émotion et d’une beauté simplement magique.

Hye-Jin KIM, A propos de ma fille (2022)

Bonjour !

Je viens tout juste de finir A propos de ma fille, roman contemporain traduit du coréen, qui nous transporte à Séoul, à travers la voix d’une mère qui se trouve confrontée aux choix de vie de sa fille unique.

La narratrice est très attachée aux convenances, au paraître, à ce que peuvent dire les voisins.

Or sa fille est homosexuelle… Une situation complexe à ses yeux d’autant plus que cette dernière, la trentaine, qui rencontre des difficultés, lui demande de l’accueillir – car elle ne vient pas seule.

« Dans quelques jours ou quelques mois, tout sera peut-être rentré dans l’ordre, comme si de rien n’était. Je pourrai alors oublier la scène que j’ai sous les yeux, la froisser en une petite boule et la jeter au loin. Ou alors je n’ai qu’à me dire que ce n’est pas vrai, continuer à faire semblant. » (pp.55-56)

Tout au long du roman la narratrice s’interroge, elle a honte, elle culpabilise. Mais les mots ont du mal à franchir ses lèvres et le malaise s’installe.

Elle travaille par ailleurs dans une maison de retraite, où elle s’occupe d’une dame âgée, Jen, à laquelle elle s’est attachée.

En fait je vais m’arrêter là. Je ne veux pas vous raconter l’histoire en entier ; j’ai beaucoup aimé ce roman, qui est très touchant et tout en délicatesse. Il aborde des thèmes fondamentaux, la vieillesse, les relations interpersonnelles et notamment les rapports mère-fille, la différence, le sentiment de culpabilité et la solitude aussi.

KIM Hye-Jin, A propos de ma fille, Gallimard, 2022.

Bonne lecture !

Radhika JHA, La Beauté du diable (2014)

Kayo, la narratrice, est une mère au foyer modeste ; elle mène une vie simple et conventionnelle. Il lui arrive toutefois d’être en proie à des angoisses et à l’ennui – ce qu’elle nomme la makkura, qui signifie en japonais « noir absolu, noir complet ».

« La makkura (…) s’abattait sur moi brusquement, profonde et infinie, plus sombre que le fond de l’océan par une nuit sans lune, m’enveloppant l’esprit si complètement que je restais cloîtrée chez moi, fenêtres et rideaux fermés, lumières éteintes, et perdais toute notion du temps. » (p.79)

Alors que Kayo est habituée à un mode de vie modeste, à l’occasion de son anniversaire, elle reçoit de sa mère une somme d’argent importante ainsi qu’une carte de crédit. Elle l’ignore encore, mais cela va marquer les prémices d’une nouvelle vie – d’une meilleure vie ?

« Je me rappelle comme la carte brillait. Elle n’était pas dorée comme celle de Ryu, juste bleu et argent.  Mais je l’ai adorée. Je l’ai soigneusement cachée, persuadée que je ne l’utiliserais jamais. 

Sauf que bien sûr, je m’en suis servie. »

C’est d’ailleurs son époux, Ryu, qui l’encourage le premier à aller faire du shopping.

Un jour alors que Kayo déambule dans Tokyo, elle rencontre inopinément une amie d’enfance, Tomoko.

Tomoko est belle et joliment vêtue, élégante, c’est une « office lady », c’est-à-dire qu’elle exerce un emploi par opposition à la position de mère au foyer.

Elle entraine Kayo dans les grands magasins (les departo) où elle l’initie rapidement aux délices éphémères du shopping, des talons hauts et de l’apparence.

Un jour Tomoko disparaît de la vie de son amie.

Mais la machine est lancée à toute vitesse, et Kayo dépense tout son argent en futilités jusqu’à l’endettement. Elle trouve un arrangement, reprend ses folles dépenses, impuissante à renoncer à l’euphorie que les achats lui procurent. L’arrangement ne dure pas, Kayo va devoir trouver une solution pérenne pour assouvir son désir des belles choses sans que son époux ne soit au courant.

Entre temps elle a retrouvé la trace de son amie Tomoko.

Jusqu’où va-t-elle l’imiter ?

Edition choisie : Radhika JHA, La Beauté du diable, Editions Philippe Picquier, 2016 (édition de poche)