Lectures

Lu, hier, un article passionnant de Gérard Langlade, « L’activité fictionnalisante du lecteur ».

En somme, toute œuvre littéraire est inachevée, et c’est le lecteur, subjectivement, qui vient compléter les « failles fictionnelles ». En effet il est impossible de « tout » dire dans un texte, et ce ne sont pas seulement les foules de détails qui font défaut ! Il suffit par exemple de considérer les personnages, dont on ne peut tout savoir (mais que le lecteur peut imaginer : par exemple poids, taille, profession des parents, que sais-je encore). En complétant le texte à sa guise, ou inconsciemment, le lecteur le nourrit et l’enrichit nécessairement.

Ainsi, si le lecteur ajoute des éléments à partir de son propre univers de référence, il supprime des éléments et réorganise également le texte. On parle alors de »défictionnalisation » et de « refictionnalisation » de l’œuvre.

Certes, ainsi rapidement résumé (paraphrasé ?), cela paraît évident, mais il fallait le formuler !

Le reste de l’article est consacré aux enjeux de l’activité fictionnalisante : il s’agit du plaisir (fantasme), du jugement moral et de la cohérence. Le lecteur réécrit le texte en le fantasmant et en intervenant dans l’histoire. De cette manière il le codifie.

A relire : les théoriciens que l’on ne présente plus tels que Umberto Eco, M. Riffaterre, Pierre Bayard, Michel de Certeau, Thomas Pavel et j’en oublie certainement.

A lire absolument : Enseigner la lecture littéraire d’Annie Rouxel, 1996, Le sujet lecteur – lecture subjective et enseignement de la littérature de Gérard Langlade et Annie Rouxel (dir.) 2004.

Enfin, revoir la notion d’interlecture formulée par Jean Bellemin-Noël. Si vous trouvez l’ouvrage intitulé Plaisirs de vampires, PUF, 2001, à un prix abordable, je suis preneuse ! L’interlecture nous fait notamment découvrir une foule d’œuvres et/ou d’auteurs qui enrichissent notre univers littéraire en multipliant les références.

J’ai également commencé Eloge du mauvais lecteur de Maxime Decout, je vous en parlerai une fois ma lecture achevée !

Bonne journée

Camille YOLAINE, J’aime (2024)

Ce qu’en dit l’éditeur :

« Sur Instagram, elle est suivie par plus de sept cent trente mille personnes. Dont moi. Je connaissais Lou par cœur – et pourtant je ne l’avais jamais rencontrée. »

Sur les réseaux sociaux, Lou est la reine de son univers. Suivie et adulée, tout lui réussit. 

Diane l’observe à distance, comme les autres, peut-être davantage. Jusqu’à ce qu’une relation complexe se noue entre les deux jeunes femmes, dans l’inconscience du drame qui se prépare.

Avec ce premier roman, Camille Yolaine livre un conte cruel sur les jeux d’influence en amitié et sur les réseaux sociaux, où l’admiration n’est que la face cachée de la jalousie. Elle est elle-même suivie par plus de 500 000 abonnés sur Instagram.

Image issue du site des éditions Albin Michel

Ce que j’en pense :

« J’aime », ou l’obsession d’une jeune femme pour une influenceuse.

J’ai choisi ce roman pour deux raisons : le thème de l’amitié, mais sous un angle aux antipodes de la mièvrerie. Et puis les réseaux sociaux et leur impact. Je m’attendais vaguement à une histoire de manipulation, mais sûrement pas au dénouement.

Aucun des mots-clés (amitié, image par exemple) n’est à prendre au pied de la lettre, aussi bien dans le récit que dans ces quelques paragraphes.

Revenons à l’histoire, dont la narratrice est Diane.

Diane est une jeune femme « ordinaire », dans le sens où elle n’est pas active sur les réseaux sociaux (elle observe).

Lou est une influenceuse dont l’existence est greffée sur son image.

Aussi quand les deux jeunes femmes se rencontrent – mais qui rencontre l’autre ? – Diane est aux anges. Elle devient, rapidement, outre la photographe de Lou qu’elle suit partout, une sorte de faire-valoir. Même si, déjà adulée, affublée de ses milliers de followers, Lou n’en a pas forcément besoin… Mais la manipulation s’est déjà immiscée puis bien ancrée dans l’amitié qui se noue entre les deux jeunes femmes.

A noter, les passages en italique, relatant vraisemblablement des rendez-vous avec une psychologue ou un psychiatre, m’ont un peu mise mal à l’aise. Pour moi, ce procédé appartient à Nathalie Sarraute (« Enfance »), et seulement à Nathalie Sarraute. Ce qui, objectivement, est faux, tant les mots, les figures, les procédés, appartiennent nécessairement à chacun.

En somme, ce pourrait être une énième histoire banale. L’histoire d’une amitié un rien bancale. Pourtant, alors qu’un jeu malsain se met en place, à dessein tout comme à l’insu de Lou et Diane, la complexité des sentiments, des gestes, actes et dires s’installe. On devine évidemment qui a ou aura le dessus. Evidemment ?

Madeleine METEYER, Les obsessions bourgeoises (2024)

Les obsessions bourgeoises, c’est l’histoire d’un vase Lalique à 15 000 € qui a été dérobé lors d’une soirée.

C’est donc, de nos jours, l’histoire d’un vase dérobé dans une pièce d’un appartement situé dans un quartier huppé parisien, et l’histoire s’ouvre in medias res dans un commissariat. Et puis se mêlent au récit des analepses dix ans en arrière.

C’est, enfin, l’histoire d’une amitié entre Servane, jeune femme rousse issue d’un milieu modeste, et Céleste, qui appartient à la jeunesse dorée de la capitale.

Céleste surnomme Servane « servus », et est-ce innocent quand on connaît l’étymologie latine (« serviteur ») ?

La dichotomie des classes sociales, peut-être un peu trop évidente, peut-être un peu trop vue et revue, nous plonge dans deux univers et laisse se profiler un peu trop tôt le dénouement (oui, la répétition du « un peu trop » est choisie ; par ailleurs, devine-t-on le dénouement ?).

Quelques longueurs, certes, des histoires d’amour, des ruptures, des sentiments et des absences de sentiments – j’ai envie d’écrire des « blancs », des manques. Mais une lecture plaisante, des objets onéreux, des choses qui font envie, un milieu qui semble parfois stéréotypé tant il est codifié. Mais vous noterez que j’ai écrit « qui semble ». N’allons pas jeter des orties dans les parterres de fleurs (l’expression est de moi). Personnellement, cette lecture m’a plu. A vous de découvrir ce roman.

Le saviez-vous ? Scoptophilie

Je viens de découvrir ce terme (scoptophilie ou scopophilie) à la lecture de L’Effet-personnage dans le roman de Vincent JOUVE (Puf, 1992).

Si je reconnais les deux parties qui forment le terme scoptophilie, et si cela me donne une définition grosso modo, j’ouvre le dictionnaire (c’est-à-dire, en fait, j’interroge Google). J’apprends que ce terme, d’une part est désormais remplacé par « pulsion scopique » et d’autre part, appartient à l’isotopie du narcissisme, du voyeurisme, du fétichisme et du masochisme (voir sur ce point l’article de Pascal NOIR, disponible sur https://books.openedition.org/pur/52093?lang=fr).

« Déviation », « anomalie sexuelle », la scoptophilie renvoie à une « pulsion sexuelle où l’individu s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant » (voir le glossaire sur unige.ch).

OK, et la littérature, dans tout cela ?

Je ne vous en parlerais sans doute pas si cela ne concernait pas le lecteur. Jouve souligne ainsi que « le voyeurisme du lecteur, en tant que désir de voir et de savoir, est à rattacher à ce que la psychanalyse appelle la « scoptophilie ». Le relais textuel maintient une distance infranchissable entre le regardant et le regardé. Cette séparation est la source même du plaisir du lecteur ».

Le mot du lundi : épiphénomène, n.m.

Un mot courant et simple pour ce lundi : épiphénomène.

Composé du grec –épi (sur) et de -phénomène, ce terme nous vient du XVIIIe siècle.

Il s’agit d’un phénomène accessoire accompagnant un phénomène essentiel sans être pour rien dans cette apparition, sans rien lui apporter ni ajouter (Le Robert).

On trouve ce terme dans le domaine médical mais il s’emploie aussi couramment. Voici un exemple extrait du site Cairn : « Ces petits épiphénomènes, par leur répétition et leur développement, sont une surprise renouvelée pour le spectateur et renforcent les procédés d’accumulation comique. » (Études théâtrales, 2005, Céline Hersant – Cairn.info)

KEURO, Muriel, Ne rentre pas trop tard (2021)

Voici un récit attrapé au vol…

4e de couverture

Ne rentre pas trop tard
  • (image du site Flammarion)

« Je suis mort le mercredi 27 novembre 2019, à moins que cela soit le 26, le médecin légiste n’a pas été formel. L’acte de décès établi par l’officier d’état civil porte froidement la mention : “Décès constaté le 27 novembre 2019, dont la date n’a pu être établie. Le corps a été retrouvé en son domicile.” Le mois dernier, j’avais pourtant tenté de vous prévenir  : “Un jour, je vais me foutre en l’air, et vous me retrouverez tout sec étendu sur le sol.” »

Ainsi commence le récit posthume d’Arnaud, vingt ans, retrouvé sans vie dans sa chambre de bonne. En lui prêtant sa voix, Muriel Keuro témoigne du combat de son fils contre la mélancolie. C’est aussi un livre sur les addictions et le drame vécu par les parents qui voient se fermer les portes des médecins dès lors que leur enfant est majeur.

Un récit choc qui dit l’impuissance d’une mère face à un fils qui ne veut plus vivre.

Ce que j’en pense

Je vous le dis d’emblée : je n’ai pas pu finir ma lecture. Je me suis arrêtée au bout de cent pages, trop bouleversée.

Si vous êtes curieux, si vous voulez comprendre ou si vous tentez de comprendre ce qu’est cette maladie, la mélancolie, mêlée aux addictions – à l’origine de ces addictions – peut-être puis-je vous conseiller ce récit.

Un témoignage qu’on aimerait ne pas trouver sur les rayonnages des bibliothèques tant la souffrance qu’il décrit est bouleversante. L’ayant abandonné à mi-lecture, je demeure avec mes interrogations : quand, comment, pourquoi ?

A lire, à ne pas lire, soit…

Cécile COULON, La langue des choses cachées (2024)

Récemment j’ai lu La langue des choses cachées de Cécile COULON, publié aux éditions L’Iconoclaste (j’ai pour cette maison d’édition un intérêt croissant).

(image Babelio)

4e de couverture

À la tombée du jour, un jeune guérisseur se rend dans un village reculé. Sa mère lui a toujours dit :  » Ne laisse jamais de traces de ton passage.  » Il obéit toujours à sa mère. Sauf cette nuit-là.

Ce que j’en pense

Le personnage principal (le fils) tient de sa mère (la mère) des pouvoirs : il est guérisseur. Alors que sa mère ne peut plus se rendre au chevet d’un malade, il doit la remplacer et entreprend ce voyage seul.

A son arrivée au Fond du Puits il est accueilli par un prêtre…

… Chaque page m’a offert l’urgence de continuer ma lecture. L’écriture confine à la poésie, les évènements narrés sont percutants, ce livre est un conte, un conte qui hésite entre le noir et le gris foncé, et d’une époque qu’on ignore.

Les personnages sont peu nombreux, les dialogues rares, l’atmosphère tendue. Ce roman aborde d’une manière tout en subtilité la culpabilité, la mémoire, la puissance, la vengeance.

D’abord curieuse, je me suis prestement laissé happer par l’histoire, j’ai ressenti de l’angoisse, de la peur, j’ai été bouleversée, dérangée, et ce par-delà l’envie de plus en plus forte de connaître la fin de ce roman.

J’aurais aimé que ce roman – mais n’est-il pas un conte ? – soit encore plus long pour ne pas le refermer, j’aurais alors aimé ne jamais le terminer, et suivre ainsi longtemps encore les pas du fils ; il demeure alors en moi la possibilité d’imaginer le retour du fils auprès de sa mère, le réveil de l’homme aux épaules rouges, et je frissonne à cette pensée. La langue des choses passées est un roman pressant autant que puissant. Une pépite.

DUMAS, Alexandre, La Dame pâle (1849)

Voici la 4e de couverture

« Texte extrait du recueil des Mille et Un Fantômes

Au cœur des Carpathes, dans le sombre château de Brankovan, les princes Grégoriska et Kostaki, s’affrontent pour conquérir la belle Hedwige. Or Kostaki est un vampire qui revient chaque nuit assouvir sa soif de sang auprès de la jeune femme devenue l’objet d’une lutte sans merci entre les deux frères.
Une étrange histoire pleine de romantisme et de fantastique où l’angoisse le dispute au romanesque… »

Ce que j’en retiens

Un texte incroyable, à lire à la lumière de la narratologie puisqu’il s’agit d’un récit enchâssé dans un premier récit qui l’englobe. Racontée par la dame pâle, l’histoire mêle action, effroi, fantastique… Même si l’on connaît le résumé, la figure surgissante du vampire crée son effet et suscite à la fois crainte et horreur. Un texte incontournable à lire et à explorer ! J’ai adoré.

TOURGUENIEV, Ivan, Le Journal d’un homme de trop (1850)

4ème de couverture

Extrait de Romans et nouvelles (Bibliothèque de la Pléiade)

« Le printemps, le printemps arrive ! Je suis assis sous ma fenêtre et mon regard, par-delà la rivière, va se perdre dans les champs. Ô nature ! Nature ! Je t’aime si fort, et pourtant je suis sorti de tes entrailles incapable même de vivre. Tiens, un moineau mâle qui sautille, les ailes écartées ; il crie, et chacune des notes de sa voix, chacune des petites plumes ébouriffées de son corps minuscule respire la santé et la vigueur…
Que faut-il en déduire ? Rien. Il est sain, il a le droit de crier et d’ébouriffer ses plumes ; et moi je suis malade, et je dois mourir, c’est tout. »

Un récit crépusculaire et contemplatif, sous forme de journal intime, par la grande plume russe de Premier amour.

Ce que j’en pense

J’ai lu ce récit, d’abord avec quelque ennui, mais je me suis rapidement attachée au narrateur, j’ai suivi sa non-histoire d’amour avec un intérêt croissant : des sentiments, des regards, des pommettes qui rosissent face à un être aimé… jusqu’au duel.

Le narrateur souffre, il se méprend sur les intentions d’une jeune femme, il connaît humiliations sur humiliations. Il se sent banni de la société. Il souffre, disais-je, il s’interroge, revient sur ses propos, et ne voit dans la mort qu’un ultime repos.

A la lecture du Journal d’un homme de trop, j’ai ressenti des émotions telles que celles connues il y a plusieurs années lorsque j’ai lu Les Souffrances du jeune Werther de GOETHE. De la figure de l’oiseau aux affres de l’amour déçu, outre un statut déchu, ces deux récits sont également rédigés sous forme de journal.

« Ma situation était particulièrement absurde : je me taisais obstinément, il m’arrivait de ne pas prononcer une syllabe pendant des jours entiers. Je ne me suis jamais distingué par mon éloquence, comme je l’ai dit plus haut ; mais maintenant, tout ce que j’avais d’esprit s’en allait aux quatre vents en présence du prince, et je restais le bec dans l’eau. En outre, une fois seul, j’obligeais ma pauvre cervelle à se donner tant de mal pour repasser lentement tout ce que j’avais pu remarquer ou surprendre au cours de la précédente soirée, que lorsque je retournais chez les Ojoguine, il me restait tout juste assez de force pour reprendre ma surveillance. »

Tout au long de ma lecture, je me suis demandé pourquoi, de quoi, comment le narrateur envisageait la mort. Selon lui, au tout début, le docteur se trahit lors d’une consultation et conforte le narrateur dans son assurance d’une mort imminente. Dès lors, de quoi mourra-t-il ? C’est l’une des interrogations qui subsiste en moi depuis que j’ai refermé ce livre.